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Témoignage • Self-partnership : possibilités et liberté

14 février 2020
Ariane Carpentier, B.A. Travail social, étudiante en études féministes à l’UQAM
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Le célibat, ce sujet qu’on essaie d’éviter avec finesse lors de nos rencontres familiales. J’aimerais bien dire que c’est une réalité qui tend à s’effacer, mais un nombre non négligeable d’entre nous y fait toujours face. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, à l’époque de la troisième vague du féminisme, nous sommes toujours aussi nombreuses à se questionner en ce qui concerne notre situation conjugale ? Sommes-nous trop désuètes pour être considérées comme des humaines à part entière sans la présence d’une tendre moitié ?

Certains aspects du célibat sont encore des tabous qui méritent d’être explicités. Je tenterai donc de définir ce que veut dire être une femme célibataire et partagerai ma vision du self-partnership. Il est temps de déconstruire cette norme sacrée du couple qui opprime tant de femmes.

Que veut dire être une femme célibataire ?

Selon le dictionnaire Larousse (2019), le célibat fait référence à « l’état de quelqu’un en âge de se marier et qui n’est pas marié ». Le caractère arbitraire de cette définition introduit bien la signification que je donnerai au fait d’être une femme célibataire. Nous vivons dans une société qui a pour norme de fonctionnement social le couple hétérosexuel. On nous dit que l’amour est une émotion pure et privilégiée et que la réussite du couple est l’accomplissement suprême. Quelle femme ne s'est jamais fait questionner sur son mariage ou encore l’homme de ses rêves ? Dès l’âge de cinq ans, on a voulu me faire dire que mon meilleur ami n’était pas qu’un simple ami, mais bien mon amoureux. Plus tard, à l’adolescence, on m’a qualifiée de femme à marier, comme si je ne pouvais avoir d’autre ambition que le mariage et le couple.

Il est possible de constater que la norme du couple est intrinsèquement liée à l’institution de la famille. D’ailleurs, selon cette institution, tout autre mode de vie que celui du couple est disqualifié. Inévitablement, si le couple est la norme, le célibat devient la déviance. Ainsi, le célibat occupe une fonction répressive qui permet de ramener les femmes sur le droit chemin de la famille et donc du couple hétérosexuel. Cela se fait par le biais de publicités qui sacralisent le couple, par la famille qui interroge notre vie amoureuse, par Facebook qui nous demande notre situation amoureuse, par le gentil monsieur qui nous demande pourquoi une si jolie femme est toujours célibataire ou par les adultes qui questionnent les enfants en ce qui concerne leurs « petit.e.s blondes ou chums ».

La précision du caractère hétérosexuel de la norme du couple est importante puisqu’elle façonne notre imaginaire féminin. Le concept de contrainte à l’hétérosexualité tel que décrit par Adrienne Rich (1981) permet de contester la prétendue naturalité de l’hétérosexualité qui délégitime toute autre forme de sexualité. Ce concept présente l’hétérosexualité comme une institution patriarcale qui suggère l’hétérosexualité comme naturelle pour la majorité des femmes. C’est donc de cette façon que les femmes croient que le mariage (donc le couple) ainsi que l’orientation sexuelle vers les hommes sont des composantes inévitables de leur existence (Rich, 1981). Ainsi, la naturalité de l’hétérosexualité peut être remise en question. En ce qui me concerne, j’étais âgée de 15 ans la première fois que je me suis posé des questions concernant mon orientation sexuelle. Une amie venait de m’annoncer son homosexualité. Je me suis donc questionnée sur mes préférences sexuelles. À ce moment, j’étais un peu déroutée de n’avoir jamais remis en question mon orientation sexuelle. Je me sentais également perdue entre ce que la société attendait de moi (être une femme hétérosexuelle et en couple pour fonder une famille) et les diverses possibilités qu’il existait. Le coming out de mon amie m’a fait réaliser qu’il n’y avait pas qu’une seule façon de vivre sa vie, sa sexualité et ses relations amoureuses. Je me rappelle d’ailleurs qu’à l’époque, j’étais déjà préoccupée par le fait de ne pas encore avoir eu d’expérience amoureuse. Je sentais que j’étais anormale de ne jamais avoir eu de copain et que c’était parce que j’étais laide et inintéressante que j’étais célibataire.

Selon mon expérience, je dirais que deux images sont associées au célibat féminin : le célibat libertin, caractérisé par des expériences sexuelles diverses, et le célibat honteux, caractérisé par l’échec de ne pas être en couple. Dans un cas comme dans l’autre, les femmes sont perdantes de ne pas être en couple puisqu’elles sont stigmatisées. Elles sont perçues comme exigeantes, difficiles, carriéristes, folles, coincées, cochonnes, indépendantes, dures à vivre, désagréables ou encore comme des lesbiennes non assumées. En tant que norme sociétale, le célibat joue ainsi un rôle punitif envers les femmes en leur prodiguant jugement et honte et en les discréditant. À mon avis, ces images sont très peu représentatives de la réalité des femmes célibataires et les affectent négativement. N’ayant jamais eu de relation de couple correspondant à la norme et ne m’étant jamais affichée comme étant en couple, je sais pertinemment que ma situation de femme célibataire fait jaser mon entourage. On se questionne sur les raisons de mon célibat, on suppose (de façon indirecte, bien sûr) que je suis peut-être lesbienne et on s’inquiète à savoir si je plais aux hommes et si je fais des rencontres. Mon célibat dérange mon entourage et est perçu comme un échec. Cela m’attriste toujours de constater qu’on s’intéresse davantage à mon statut conjugal qu’à mes études, mes positions politiques ou encore les projets qui m’animent.

En somme, pour moi, être une femme célibataire a voulu dire, pendant plusieurs années, me sentir inadéquate, problématique et incomplète. La pression de vivre le bonheur le plus complet en étant en couple était si forte qu’elle m’a amené à me remettre en question. Est-ce que je suis trop difficile en ce qui concerne mes partenaires ? Est-ce que je suis anormale d’être seule ? Suis-je seulement aimable ? Est-ce que je suis une femme légitime, même si je ne corresponds pas ou ne veux pas correspondre à la norme du couple ? Je croyais que c’était un problème d’être célibataire et que j’en étais responsable. Les autres options présentes dans le spectre existant entre les pôles du couple et du célibat m’ont longtemps paru invisibles ou non valables. Peu importe la façon dont chacune d’entre nous vit le célibat, actuellement, cela veut encore dire être à l’extérieur de la norme.

La fausse question du choix du célibat

Le célibat est-il choisi ou subi ? Cette fatidique question peut nous faire passer de pauvre femme désespérée à femme forte en cinq secondes. Cette question m’horripile puisque, dans un premier temps, elle est intime et ne concerne personne à part soi-même, et, dans un deuxième temps, détourne l’attention du réel enjeu. Je crois qu’il importe peu de savoir si le célibat est désiré ou non. L’important est de permettre à toutes les femmes de vivre librement le célibat. La binarité des catégories du couple et du célibat est étouffante, oppressante et limitante. Une multitude de réalités existent entre ces catégories et je crois qu’il est important de les reconnaître. Il faut élargir notre spectre des relations et notre conception de celles-ci. Ces dernières sont beaucoup plus diversifiées qu’une catégorie binaire hétérosexiste. Je crois que chacune d’entre nous devrait se sentir valide et complète, peu importe sa situation conjugale. Selon moi, nous devons déconstruire la norme du couple et sortir du piège du choix. Nous devons créer des espaces inclusifs dans lesquels nous pouvons mieux vivre dans le respect du caractère valide des situations de vie de chacun.e.

Le self-partnership

Cette déconstruction de la norme du couple m’amène donc au concept du self-partnership, soit le fait d’être en couple avec soi-même. Ce terme, utilisé par Emma Watson au début du mois de novembre 2019, prend racine dans plusieurs revendications féministes. Ces revendications formulent l’idée que des femmes pourraient ne pas vouloir du modèle traditionnel du couple hétérosexuel et de la famille. En tant que célibataire, j’aime bien le concept du self-partnership puisqu’il me permet de redéfinir ma place, ma valeur et mon mode de vie. Être en couple avec soi-même suppose que je suis la personne centrale de ma vie, ce qui me redonne une importance significative. Le célibat présuppose une équipe incomplète. Ainsi, le self-partnership affirme que seule, je suis complète et donc « normale ». De cette façon, ce concept reprend la norme du couple et l’assujettit à son individualité pour créer un nouveau spectre relationnel. Il représente également une position politique qui propose une résistance à la norme du couple. S’identifier comme étant en self-partnership signifie le refus des normes traditionnelles en ce qui concerne les relations conjugales. Cela veut ainsi dire refuser de se remettre en question parce qu’on est célibataire, refuser d’avoir honte de ne pas être en couple ou même de ne pas vouloir l’être et surtout, refuser qu’une catégorie nous soit assignée de facto.

Ainsi, pour moi, le célibat constitue davantage une construction sociale qui tente de m’assujettir au modèle préconstruit du couple (et donc de la famille) qu’à un réel état. Le célibat se vit de mille et une façons, selon mille et un contextes et mérite qu’on lui accorde beaucoup moins d’importance. Les femmes sont beaucoup plus que des êtres d’amour et les relations sont bien plus complexes et diversifiés qu’on tente de nous le faire croire. C’est pourquoi, en tant que femme célibataire, j’en appelle à une déconstruction de la norme du couple pour que nous soyons en mesure de dessiner quelque chose de plus représentatif et inclusif. Cela débute selon moi, par le self-partnership ou tout autre terme qui amène et suscite la création d’espaces de vie plus fluides.

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Références
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D'autres témoignages sont disponibles dans le dossier « Célibat. Vers une redéfinition positive ». N'hésitez pas à consulter le dossier en entier pour en connaitre plus sur cette réalité.

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