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L’impact des stéréotypes de genre sur les hommes abusés sexuellement

18 septembre 2018
Sarah-Maude Carrier, étudiante au baccalauréat en psychologie
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L’année dernière fut une année très mouvementée sur le plan médiatique. En effet, c’est au cours de l’automne 2017 que la vague de dénonciation d’abus sexuels prit de l’ampleur à travers le monde, notamment au Canada. Selon Radio-Canada, entre le 15 octobre et le 20 novembre 2017, Twitter Canada aurait enregistré environ 3,1 millions de tweets comportant le fameux mot-clic « #metoo » à travers le monde, dont 105 000 au Canada (Radio-Canada, 2017). Les centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) au Québec rapportent avoir reçu près de six fois plus de demandes d’aide dix jours après le début du mouvement, soit entre le 16 et le 26 octobre 2017 (RQCALACS, 2017). À la suite de cette vague, les réactions ont explosé sur les réseaux sociaux. Il m’est d’ailleurs arrivé de lire à de nombreuses reprises des messages d’individus soutenant publiquement (et assez crûment!) qu’un homme, ça ne peut pas être victime d’abus sexuel. Si, au début, j’ai pu me rassurer en me disant que ce n’était que des cas isolés, des recherches plus approfondies m’ont appris que j’avais tort et que les préjugés sur les abus sexuels chez les hommes représentent une réalité malheureusement présente.

Au Québec, il y a environ 675 000 hommes qui ont été victimes d’agression sexuelle au cours de leur vie (Martineau-Pelletier, 2017). Cela étant dit, le directeur de l’organisme sherbrookois Soutien aux hommes agressés sexuellement durant l’enfance (SHASE), Alexandre Tremblay-Roy, affirme dans une entrevue qu’il y aurait en réalité un nombre beaucoup plus élevé de cas d’agressions sexuelles perpétrées sur des hommes. En effet, le tabou tenace entourant les hommes agressés sexuellement diminuerait le nombre de dénonciations (Martineau-Pelletier, 2017). Cette idée est supportée par le psychologue Howard Fradkin qui estime également que la stigmatisation liée aux victimes masculines d’agression sexuelle cacherait toute l’ampleur du problème (Doiron, 2015).

Dans l’optique de présenter le plus fidèlement possible l’impact des stéréotypes de genre sur les hommes victimes d’agression sexuelle, ce texte mettra en lumière, avant toute chose, les définitions retenues ainsi que la prévalence des abus sexuels. Par la suite, les stéréotypes entourant l’identité masculine seront abordés et expliqués; suivront les conséquences de ces stéréotypes sur la victimisation et la demande d’aide des hommes abusés. Enfin, les moyens mis en place par diverses ressources pour sensibiliser et informer la population sur la réalité des hommes abusés sexuellement seront développés.

Description et prévalence des agressions sexuelles chez les hommes

En 2008, Michel Dorais, sociologue et professeur en intervention sociale à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, relevait dans son livre Ça arrive aussi aux garçons : l’abus sexuel au masculin qu’un garçon sur six est victime d’agression à caractère sexuel avant l’âge de 18 ans et qu’un homme sur trois témoigne avoir subi des contacts sexuels non désirés durant sa vie (Dorais, 2008). En 2014, le ministère de la Sécurité publique du Québec soulignait dans son rapport sur les infractions sexuelles au Québec que 13,5 % des victimes d’agression sexuelle sont des hommes. Il était également mentionné que, malgré une baisse du nombre d’agressions sexuelles enregistré en 2013 et 2014, le nombre d’hommes victimes d’agression sexuelle armée aurait augmenté de 20 % par rapport à l’année 2013. Le problème est donc toujours d’actualité.

Cela étant dit, de quelle façon peut-on définir une agression sexuelle? Il existe différentes définitions de ce qu’est une agression sexuelle. La définition largement retenue est la définition sociologique donnée par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS, 2016). Ainsi, une agression sexuelle constitue « un geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne ciblée, ou, dans certains cas, notamment dans celui des enfants, par une manipulation affective ou par du chantage. L’objectif est de soumettre l’autre personne à ses propres désirs, soit par un abus de pouvoir, par l’utilisation de la force ou de la contrainte, ou sous la menace (implicite ou explicite) » (MSSS, 2016). C’est un acte criminel. Les termes tels que « contacts sexuels » (sans consentement), « inceste », « infraction sexuelle », « abus sexuel », « prostitution», « pornographie juvénile » et « viol » sont également employés pour parler d’agression sexuelle. Il est important de noter qu’une agression sexuelle peut prendre plusieurs formes de contacts sexuels sans consentement, comme les baisers, les attouchements, la masturbation, les contacts oraux-génitaux, les pénétrations ainsi que l’exhibitionnisme, le frotteurisme et le voyeurisme (MSSS, 2016).

Des stéréotypes tenaces accolés à l’identité masculine

Pourquoi y a-t-il beaucoup moins de dénonciations chez les hommes victimes d’agression sexuelle que chez les femmes? Beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte pour expliquer ce problème. L’adhésion et les pressions à adhérer aux stéréotypes de genre masculins sont des facteurs d’influence notables.

En effet, depuis les années 1990, les études empiriques soulignent que les hommes s’identifiant davantage aux rôles traditionnels masculins vivent, notamment, des tensions et des conflits au niveau du rôle de genre, renforçant ainsi le stéréotype de l’homme fort et viril qui ne peut être victime d’abus sexuel (Blanchette et al., 2010).

Il faut toutefois mentionner que certaines idées apportées dans cet ouvrage, ainsi que dans celui de Dorais (2008), sont parfois critiquées, notamment par Blais et Depuis-Déri (2008). En effet, ceux-ci reprochent au mouvement masculiniste soulevé par ces auteurs de dissimuler une forme d’antiféminisme dans leur discours, notamment par une banalisation de la violence faite aux femmes et par l’affirmation d’une domination des femmes et des féministes dans une société composée d’hommes efféminés (Blais et Dupuis-Déri, 2008). Les idéaux propres au mouvement masculiniste ne seront pas abordés dans cette chronique par souci de rigueur et d’éthique.

Tout d’abord, il est nécessaire de comprendre qu’une croyance préconçue sur le genre, partagée par un groupe de personnes et fondée sur des préjugés et le sens commun, est nommée stéréotype de genre (Blanchette et al., 2010). Ces stéréotypes ne tiennent pas compte des particularités individuelles et des différences entre les individus appartenant à un même genre. Pour bien comprendre ce concept, il est nécessaire d’aborder la notion d’identité de genre, vécu par le sentiment d’appartenir au genre masculin ou féminin (selon la vision traditionnelle binaire du genre), qui est par ailleurs une composante cruciale de l’identité personnelle (Blanchette et al., 2010). L’identité de genre est notamment influencée par les parents, le cercle social, les normes culturelles d’une société et les médias. Ceux-ci sont une forme d’influence particulièrement importante de l’identité de genre, puisqu’ils apportent énormément d’informations (souvent irréalistes) sur les aspects physiques, sociaux et émotionnels des rencontres amoureuses, de la romance et de la sexualité (Blanchette et al., 2010; Bogers et al., 2010). Les récentes études ont montré que les jeunes garçons se retrouvent pris entre plusieurs modèles lorsqu’ils en viennent à construire leur identité masculine. L’école, par exemple, enseigne le calme, la sagesse et l’obéissance, alors que la vie hors classe encourage pour sa part d’autres types de comportements, tels l’insolence, la force physique et la transgression des règles (Fassa, 2017). Selon les normes sociales véhiculées par la société, le modèle masculin attendu est invulnérable, actif et fort, ce qui entre en opposition avec l’expérience de vulnérabilité ressentie lors d’abus sexuel (Welzer-Lang, 2002). Une recherche plus récente et plus ciblée soutient cette information en précisant toutefois que les hommes sont surtout socialisés de sorte à refuser la passivité et à préférer l’action (Ewering et al., 2013). Les chercheurs expliquent cette difficulté pour les hommes à s’exprimer sur leur expérience par un refus du passif, qui peut se voir comme un rejet de la position de victime et qui ne concorde pas avec le modèle masculin attendu. Par ailleurs, le stéréotype de l’homme « actif » et « maître de ses actions » peut entraîner chez les personnes abusées un sentiment d’avoir participé activement à l’agression sexuelle, ce qui entraîne à son tour un sentiment de culpabilité ou de honte (Ewering et al., 2013). La personne prend ainsi la responsabilité de son abus. Cela peut entraîner plusieurs conséquences personnelles, notamment des comportements et pensées autodestructeurs (Ewering et al., 2013).

Sur le même sujet, une impressionnante recherche menée dans 25 pays en 1982 par Williams et Best a permis de recueillir les stéréotypes de genre les plus communs. Ils ont notamment trouvé que les adjectifs « courageux », « dominant », « méchant », « fort » et « agressif » sont attribués fréquemment aux hommes (Williams et Best, 1982). En considérant que cette source date de plus de 25 ans, on pourrait se questionner sur la pertinence et l’exactitude de cette liste. Toutefois, plusieurs auteurs indiquent que la plupart de ces stéréotypes sont toujours actuels et très présents dans nos sociétés (Blanchette et al., 2010; Rivoal, 2017; Welzer-Lang, 2002). Cela étant dit, il est important de ne pas oublier qu’il existe également des aspects positifs aux rôles traditionnels masculins, comme la mise en avant des valeurs familiales, du travail, de la loyauté dans les engagements, etc. (Blanchette et al., 2010)

La demande d’aide affectée

En plus de ce qui a été discuté précédemment, les stéréotypes de genre peuvent également influencer à la baisse le nombre de victimes abusées sexuellement ayant recours à de l’aide (Ewering et al., 2013; Tremblay et al., 2014).

Effectivement, un rapport de 2005 sur la santé des hommes au Québec explique le faible recours aux services sociaux dû à la socialisation masculine, et plus particulièrement dû aux les barrières élevées par cette socialisation (Tremblay et al., 2014).

Il faut également prendre en considération l’ampleur du problème : un sondage réalisé auprès de 2 084 hommes québécois de plus de 18 ans a permis de constater que près de la moitié (48,8 %) des hommes ne solliciterait pas d’aide en cas de problèmes d’ordre personnel ou émotionnel (Tremblay et al., 2015). Ces chiffres sont toutefois à prendre avec un certain recul, puisque plusieurs sous-groupes, tels les minorités sexuelles, les immigrants, les autochtones ainsi que les hommes au pris avec des problématiques de dépression et de dépendance sont peu représentés, faute de données publiques complètes (Tremblay et al., 2015).

En fait, selon l’Enquête québécoise sur l’expérience de soins de 2010-2011, seulement 10,9 % des hommes âgés de 25 à 49 ans rapporteraient avoir consulté un professionnel des services sociaux contre 18,5 % des femmes (Cazale et al., 2013).

Dans le même ordre d’idées, plusieurs recherches ont mis en lumière le lien entre les stéréotypes de genre, la gêne ressentie par certains hommes à exprimer leurs émotions et le fait qu’ils vont en moins grand nombre chercher de l’aide lorsqu’il est question d’abus sexuel (Ewering et al., 2013).

En effet, la plupart des garçons socialisés de manière à se conformer aux normes masculines traditionnelles auraient appris, jusqu’à un certain degré, à limiter l’expression de leurs émotions. Le partage de leurs inquiétudes, de leur besoin d’aide ou de leur vulnérabilité est souvent mal reçu (Ewering et al., 2013; Tremblay et al., 2015). 

Cela compromettrait le développement de la compétence relationnelle, sociale et conceptuelle nécessaire à l’identification et la communication de leurs émotions (Cloutier et Drapeau, 2015). Cette difficulté chez les hommes à exprimer verbalement leurs émotions a été décrite dans l’un des textes de Levant (1997) par le terme « alexithymie » (Luminet et al., 2013). Cette gêne dans l’expression des émotions est toutefois bien relative, puisque certains hommes n’ont aucun problème à dévoiler leur état d’esprit (Cloutier et Drapeau, 2015). Quoi qu’il en soit, cette difficulté dans l’expression des émotions fait en sorte que les hommes sont moins à l’aise à confier leur expérience à une autre personne. Ces derniers seraient également moins portés à exprimer un sentiment de vulnérabilité à un partenaire de confiance (comme un meilleur ami) et valoriseraient davantage l’indépendance dans la résolution de problèmes personnels, selon une étude menée par Houle en 2005. Les groupes de parole peuvent ainsi être très confrontants, puisqu’il est souvent difficile pour les hommes abusés sexuellement d’accepter qu’ils ont été victimes des méfaits d’une autre personne et donc, le dévoiler ouvertement en groupe peut être perturbant. Enfin, le fonctionnement du travail de groupe en général peut également être un obstacle en lui-même, puisque le fait d’écouter les histoires des autres, d’être en présence d’hommes et de femmes et d’être invité à se connecter à ses propres émotions renvoient la personne à sa propre expérience d’abus sexuel (Ewering et al., 2013).

Des moyens pour éliminer le tabou

Ainsi, les stéréotypes de genre ont un impact sur les croyances populaires concernant la victimisation des hommes abusés sexuellement. Au Québec, avec un homme sur dix victimes d’agression sexuelle avant l’âge de 18 ans (Tourigny et al., 2008), le problème est toujours actuel. Or, l’adhésion à une identité de genre masculin rigide et les pressions favorisant l’adoption d’un rôle masculin traditionnel nuisent à la dénonciation d’abus sexuel (Ewering et al., 2013; Tremblay et al., 2014). Cela entraîne plusieurs conséquences sur la demande d’aide, notamment en raison de l’inhibition de l’expression des émotions qui est mise de l’avant chez les garçons (Ewering et al., 2013; Tremblay et al., 2015).

Dans un autre ordre d’idées, quelques organismes se sont penchés plus particulièrement sur les cas d’abus sexuels chez les hommes. Entre autres, l’organisme Emphase, créé en 2014, a mis en ligne une vidéo pour sensibiliser la population à cette réalité. Dans la vidéo, trois hommes victimes d’abus sexuel témoignent leur histoire, le tout suivi des impressions de trois membres de leur entourage. Un autre organisme, fondé également en 2014, continue ses activités de sensibilisation à la cause depuis ses débuts. Il s’agit de l’organisme Victimes d’agressions sexuelles au masculin (VASAM), organisme fondé par des victimes masculines d’agressions sexuelles en collaboration avec des organismes communautaires et des gens du milieu des affaires. Plus récemment, dans son rapport 2016-2017, l’organisme CAVAC fait état de la création d’un nouveau groupe de soutien pour les hommes victimes d’abus sexuel durant l’enfance (CAVAC, 2016-2017). Les participants de ce groupe ayant affirmé avoir apprécié l’expérience; les intervenants espèrent alors réussir à encourager les hommes à utiliser les services à leur disposition. Les trois organismes visent des objectifs communs : encourager la dénonciation d’agression sexuelle chez les hommes, favoriser l’expression des hommes abusés face à ce qu’ils ont vécu et enlever le tabou entourant la recherche d’aide.

Quoi qu’il en soit, malgré les récents programmes de sensibilisation qui visent surtout à rendre la demande d’aide pour les victimes masculines plus accessible, la problématique demeure toujours très actuelle. Les stéréotypes de genre masculins semblent difficiles à enrayer; ceux-ci influencent d’ailleurs le fonctionnement de certaines thérapies. En effet, les milieux professionnels sont davantage portés à investiguer les symptômes habituels d’une problématique de santé mentale selon un modèle traditionnel (Morin et al., 2007). En considérant que les abus sexuels occasionnent souvent de la détresse psychologique (Ewering et al., 2013), un centre d’intervention ne tenant pas compte l’adhésion des hommes abusés aux stéréotypes de genre, — c’est-à-dire de s’exprimer que très peu sur ses émotions et de minimiser la situation, — pourrait sous-évaluer une problématique de dépression. Il serait donc pertinent que des recherches plus approfondies soient menées en prenant en compte l’impact des stéréotypes de genre masculins sur les diagnostics de santé mentale dans les thérapies. Par ailleurs, les données recueillies dans le cadre de ces recherches pourraient éventuellement contribuer à mieux cibler les interventions.

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Références
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