Unsplash/Neelam Sundaram - Photo modifiée par Les 3 sex*

Chronique • La réappropriation de termes péjoratifs par des femmes : un levier de pouvoir?

27 avril 2020
Catherine Gareau-Blanchard | M. Sc. Travail social
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Le texte ci-dessous provient de la revue Avant-garde de Les 3 sex* publiée en version papier en avril 2019 puis en version électronique en mai 2019. Pour obtenir plus d'informations sur la revue ou pour vous la procurer, cliquez ici.

 

En posant le regard sur ma bibliothèque, j’ai été frappée par un effet de répétition pour le moins inusité. Formant une improbable mosaïque, me fixaient les mots slut, whore et bitch, chacun imprimé fièrement sur une couverture de livre différente.

Comment un vocabulaire aussi loin du socialement acceptable s’est-il taillé une place dans la littérature féministe? S’agit-il d’un procédé avant-gardiste? Mais surtout, quels sont les désirs qui se cachent derrière la réappropriation d’une telle terminologie péjorative associée à la promiscuité sexuelle? Pour les bienfaits de cette analyse, il faudra faire un détour par le sentier de la culture populaire.

On ne naît pas slut, on le devient

Dans sa définition traditionnelle, « [A slut is] a woman who has many casual sexual partners » (Oxford Dictionnaries, 2018). Les usages de ce terme débordent cependant largement de ce cadre et servent de manière générale à référer à des femmes (ou des filles) dont on juge, de par leur apparence physique ou de simples rumeurs, qu'elles ont une sexualité active (Sciortino, 2018). Il s’agit d’un phénomène qu’on appelle slut-shaming et qui ne s’observe pas seulement chez les hommes hétérosexuels à l’égard des femmes, mais pouvant également être pratiqué entre les femmes elles-mêmes. Ainsi, en tant que terme péjoratif, « slut » est utilisé pour reprocher des comportements considérés comme sexuellement inappropriés, ceux-ci représentant un idéal de promiscuité généralement refusé aux femmes (Marceau, 2017). L’idéal de liberté incarné par la « slut » est en contraste avec la norme exigeant des femmes une sexualité discrète, imbriquée dans le cadre conjugal et d’abord motivée par des besoins affectifs et non hédonistes (Marceau, 2017). La slut vivrait sa sexualité dans l’excès.

L’utilisation du terme « slut » est basée sur des interprétations de l’ordre des perceptions et du contrôle social (Werhun et Bazuin, 2018), comme l’explique l’actrice et femme d’affaires Amber Rose : « I can’t tell you how many times I’ve been called a slut. From the time I was a young girl—even before I was sexually active—it was a label that was placed on me. [...] I began to realize that I’d be called a slut whether I behaved according to other people’s standards or not » (McCluskey, 2018).

Face à l’inévitabilité de l’étiquette, qui semble vouée à être utilisée de manière péjorative et à l’encontre du désir des femmes, en changer le sens pourrait-il donc devenir un important levier de pouvoir, du moins à court terme?

Les racines de la réclamation

Dans cette optique, l’auteure Karley Sciortino utilise l’humour afin d’aborder la question de l’agentivité sexuelle des femmes, concept référant à un contrôle actif de sa propre sexualité (Lang, 2011) et propose une définition alternative du terme : « “Slut” is a great word. [...] [and] also happens to be an anagram for “lust”. [...] We’re lucky that “slut” is such a great word, because it’s pretty safe to say that every woman will be called a slut at least once in her lifetime. [...] I’m not sure if my brain is wired wrong or if I’ve simply developed a defense mechanism after years of harassment [...], but now when someone calls me a slut I get bizarrely excited by it. I find perverse pleasure in knowing that simply by being a woman who openly enjoys sex, I’m able to incite rage in total randoms. [...] It’s a rite of passage. [...] Like you’re officially a woman » (Sciortino, 2018). 

Malgré l’évocation de promiscuité sexuelle qui persiste, la connotation péjorative se transforme puisque le reproche correspond en fait à un idéal libéré auquel aspire l’auteure. Comme l’activité sexuelle constitue une partie de son identité de laquelle elle retire une fierté, elle évite la honte et vit même une satisfaction de constater que l’exercice de ses libertés provoque de telles réactions. Les rapports de domination sont soudainement brouillés par cet exercice discursif de l’agentivité sexuelle.

Qui porte maintenant le poids de la honte et de la colère, s’il ne s’agit plus de la slut?

Création d’une sororité et exclusion

La force du nombre a un impact sur la portée de l’utilisation du mot « slut ». La transition d’une faible minorité, cachée et divisée dans la honte, à un groupe important revendiquant le statut avec fierté, permet la création d’une communauté qu’on pourrait qualifier de sororité. Comme le mentionne Amber Rose en parlant des SlutWalks (marches internationales visant à combattre le slut-shaming et la culture du viol par la réappropriation du statut de slut) dont elle participe à l’organisation aux États-Unis : « Solidarity is the biggest vehicle for change » (McCluskey, 2018). Karley Scortino est également éloquente à cet égard lorsqu’elle mentionne : « [...] the slut label is unifying. When I meet a girl who self-identifies as a slut, I immediately feel an affinity with her – like, one of us » (Sciortino, 2018). C’est à cette même dynamique de réappropriation contemporaine que Goffman (1963) faisait déjà référence lorsqu’il établissait le concept de stigmate et explorait dans quelle mesure son renversement était possible. L’acceptation par l’autre de l’identité projetée étant primordiale, la réappropriation du stigmate agit comme une façon de regagner une certaine reconnaissance sociale (Goffman, 1963).

Un champ de bataille discursif

Les discours et le choix des mots qui les constituent jouent un rôle central dans la construction de l’identité des individus et des groupes : « The construction of one’s self- understanding or self-conception is a site of contestation. The authority to narrate one’s understanding of one’s own life, and the capacity to tell the stories one chooses about who one is, are key components of this self conception. Yet, the authorship of self-understanding is rarely one’s own in its entirety, particularly in the case of women » (Godrej, 2003). Dans ce contexte, la réclamation de termes péjoratifs peut être considérée comme particulièrement subversive et puissante puisqu’elle puise à même le vocabulaire et les discours oppressifs pour récolter le matériau qui servira à sa propre autodéfinition, voire autoproclamation.

En jouant ainsi avec le vocabulaire et les archétypes de la culture populaire, ces femmes cherchent non seulement à couper l’herbe sous le pied de leurs opposant.e.s et à affirmer leur perception d’elles-mêmes, mais à changer des rapports de domination plus larges. La réclamation de termes péjoratifs est en effet hautement liée à la notion de pouvoir. Alors qu’elle n’est utilisée que par quelques individus, elle choque, surprend et peut être perçue comme une forme de provocation, mais a aussi le potentiel de devenir éventuellement un outil de réappropriation de pouvoir pour des communautés entières (Nunn, 2015). Bien évidemment, ce genre de revendication a un coût, et tous les individus ne possèdent pas les privilèges et le capital social leur permettant nécessairement de se positionner de manière aussi marquée en société (Foucault, 1971).

Le caractère choquant associé à une telle terminologie agit comme adjuvant dans la quête de pouvoir puisqu’il permet d’attirer l’attention des interlocuteurs et interlocutrices et de susciter leur indignation. Les femmes se réclamant de l’identité de slut ne sont plus dans une position d’attente passive face au respect réclamé, mais utilisent de manière ingénieuse et fondamentalement active les jeux de langage (Austin, 1975). Au lieu d’attendre les mains tendues que le pouvoir leur soit donné, elles le prennent à même la bouche de leurs agresseur.e.s.

Une visée de transformation sociale

Si les mots possèdent un tel pouvoir dans cet acte de réclamation, alors il est logique d’y voir un désir de transformation sociale qui dépasse l’individu. Foucault (1971) a affirmé que l’humain est un être communiquant avec des discours sociaux scriptés dont l’expression est limitée à ceux et celles ayant l’autorité légitime de parler. La chanteuse pop Taylor Swift, lors de son altercation en 2016 avec le rappeur Kanye West, a offert un exemple très actuel de la manière dont l’univers narratif peut agir en tant que véritable champ de bataille pour l’autodétermination. Elle répond entre autres aux attaques du rappeur (qui la qualifie de bitch dans l’une de ses chansons, affirmant qu’il est responsable de sa célébrité) par l’affirmation: « I would very much like to be excluded from this narrative » (The Telegraph, 2017).

En se réclamant de cette manière d’un terme péjoratif définissant leur sexualité, les femmes qui en revendiquent l’usage s’inscrivent dans une démarche féministe puisqu’elles cherchent à miner des dynamiques oppressives et exigent le droit à une sexualité aussi libre que celle de leurs confrères masculins. Lorsqu’on puise des mots à même un vocabulaire péjoratif, ils se voient transformés pour répondre à un nouvel objectif « [...] so that their meanings have the authority of our ownership behind them. » (Godrej, 2003) Dans une perspective où ce combat prône la libération et la valorisation du plaisir sexuel des femmes, on pourrait également le situer dans l’ordre de la révolution sexuelle.

Dans ce contexte, si être slut est dépouillé de son étiquette stigmatisante et est ramené à sa définition d’origine par le biais de la réappropriation, son pouvoir et son usage change également. Si être slut signifie finalement d’avoir une sexualité active, satisfaisante et assumée, on peut comprendre que de nombreuses femmes pourraient de nos jours y voir davantage la représentation d’un idéal de vie sexuelle auquel elles aspirent plutôt qu’une insulte.

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Références
vocabulaire, féminisme, terminologie péjorative, femmes, contrôle social, étiquette, réclamation, pouvoir, agentivité sexuelle, promiscuité, domination, culture du viol, solidarité, reconnaissance sociale, autodétermination, révolution sexuelle

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