Benjamin Turcotte - Photo modifiée par Les 3 sex*

Chronique • Violence, sexualité et discrimination : pour que la recherche intersectionnelle mène à des actions concrètes

18 mai 2020
Catherine Rousseau, candidate M.A. sexologie, UQAM
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Le texte ci-dessous provient de la revue Avant-garde de Les 3 sex* publiée en version papier en avril 2019 puis en version électronique en mai 2019. Pour obtenir plus d'informations sur la revue ou pour vous la procurer, cliquez ici.

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La sexualité, ou les sexualités, apparaissent de facto comme des sujets politisés. En effet, les politiques gouvernementales d’aujourd’hui, tout comme les événements historiques, traduisent cette incursion du politique dans la sphère de la sexualité. Porté notamment par les mouvements féministes des années 60 et 70, le domaine du privé est devenu sujet de revendications sociales et politiques.

Au cœur des contestations, figurait le désir d’une mise en commun des difficultés vécues individuellement afin qu’elles soient reconnues comme collectives parce que partagées par un grand nombre de femmes (Hanisch, 1969). Cette mobilisation collective des femmes révélait notamment que l’accès à une sexualité épanouie et sécuritaire était majoritairement réservée aux hommes (Hanisch, 1969).

Dans les années 90, des militantes féministes de divers horizons ont décrié les inégalités entre les femmes elles-mêmes (Bilge, 2009). L’hétérogénéité des réalités vécues par les femmes s’exprime notamment dans les témoignages associés à la violence sexuelle. Des théoriciennes féministes ainsi que des militantes ont mis en évidence l’intérêt d’analyser cette violence sexuelle au regard des différents systèmes d’oppression, considérant qu’une pluralité de vécus en résulte. En d’autres mots, le patriarcat ne peut être compris uniquement par le genre; les systèmes d’oppression s’entrecroisent et exacerbent les contextes de vulnérabilité des femmes (Collins, 2009; Combahee River Collective, 2000; Crenshaw, 1991).

Documenter les réalités de toutes les femmes 

Les mouvements de contestation tels que #MoiAussi (Pineda, 2017) contribuent grandement, peut-on l’espérer, à une compréhension enrichie de la violence sexuelle et au développement d’une empathie accrue à l’égard des personnes victimes. Or, dans la foulée de ce mouvement de dénonciations des violences sexuelles, des groupes ont levé le voile sur l’iniquité de la parole entre les femmes. La voix d’une femme blanche ayant une bonne condition financière a plus de chance d’être portée et entendue que celle de toute autre femme s’en distinguant (Jones, 2018).

Dans les écrits scientifiques, ces multiples contextes de vulnérabilité sont peu abordés directement, notamment dans le domaine de la violence conjugale (Sasseville, 2018). Le même constat peut s’observer quant à la violence sexuelle. Sans nécessairement associer les taux de prévalence de la violence sexuelle aux rapports sociaux de discrimination, des données visant à documenter l’ampleur de la violence sexuelle sont disponibles. Les Centers for Disease Control and Prevention aux États-Unis dénotent que les femmes racisées présentent les taux de victimisation sexuelle les plus élevés au pays (Smith et al., 2017). Le Département de la Justice états-unien révèle que les jeunes femmes vivant en milieu rural avec de faibles revenus rapportent avoir vécu davantage de violence sexuelle que les autres femmes (Planty et al., 2016). Les femmes vivant avec un handicap sont quatre fois plus susceptibles de subir une agression sexuelle que les femmes ne présentant pas de handicap (Martin et al., 2006). Au Canada, les femmes autochtones présentent des taux beaucoup plus élevés de violences physique et sexuelle que les femmes allochtones (Bergeron et al., 2018). Ces hauts taux de prévalence révèlent l’augmentation possible des risques de subir de la violence sexuelle pour les groupes se trouvant à l’intersection de ces oppressions.

Ces taux alarmants ne devraient pas se limiter à des conclusions d’études; ils devraient plutôt être à l’origine de nouvelles questions de recherche visant à comprendre ce qui explique ces différences (Hamby, 2015). Considérant que la violence sexuelle entraîne de multiples difficultés tant au plan psychologique que physique (Vézina-Gagnon et al., 2018), l’accessibilité à des ressources d’aide et de soutien est primordiale. Pourtant, ces femmes font face à des rapports sociaux de discrimination qui modulent leur expérience de la violence, mais également leur recherche d’aide (Lessard et al., 2015). Une double victimisation est vécue par bon nombre de ces femmes qui se retrouvent victimes d’un système inadéquat au moment de chercher du soutien. Considérant que les stratégies de prévention et d’intervention prennent appui sur des données de recherche, il semble que la production même de ces recherches se doit d’être réfléchie au regard de ces intersections. Une recherche conscientisée inciterait l’adaptation des services d’aide et de soutien selon une perspective intersectionnelle.

À l’heure actuelle, un écart peut s’observer dans les ressources d’aide disponibles. Par exemple, celles qui sont spécialisées en violence sexuelle ne sont pas nécessairement adaptées pour l’intervention auprès des personnes des communautés LGBTQ+ et les ressources des communautés LGBTQ+ ne sont pas nécessairement ajustées pour l’intervention en violence sexuelle. Ainsi, en consultant une ressource en violence sexuelle, une femme lesbienne pourrait se sentir contrainte de révéler son orientation sexuelle si la personne intervenante tient des propos hétérocentristes, en plus de révéler la violence sexuelle subie. Cela entraînerait un double dévoilement n’étant peut-être pas souhaité par la personne victime. De ce fait, l’absence de convergence des champs d’expertise lorsqu’il est notamment question de violence sexuelle nuit à la proposition de services adaptés pour toutes.

Guide pour des recherches empiriques illustrant les réalités plurielles des femmes

Sherry Hamby (2015), sommité dans le domaine de la violence faite aux femmes, propose d’optimiser les recherches scientifiques en violence, particulièrement au regard des groupes racisés, afin d’adapter les programmes de prévention et d’intervention et les services offerts aux personnes victimes. Elle soutient que : « [...] if we wish to change the world, the scientific approach is to understand fully how race operates with respect to violence so that we might better design interventions to address and ameliorate existing disparities ».

Un guide similaire devrait être considéré afin de s’appliquer plus expressément à la réalité québécoise. En ce sens, la sexologie, et plus spécifiquement la recherche en violence sexuelle, se positionnerait à l’avant-garde en révélant l’importance des réalités intersectionnelles dans la compréhension et la prise en charge de la violence sexuelle. Mener des recherches en violence sexuelle signifie souvent de développer ou d’améliorer les services offerts à la population. Considérant que plusieurs femmes font face à des barrières lorsqu’elles souhaitent obtenir du soutien, il importe de bien documenter les réalités de ces groupes pour que ces femmes puissent bénéficier de la même qualité et accessibilité aux services que les groupes dominants.

En tant que chercheurs et chercheuses féministes, nous avons intérêt à viser la reconnaissance de toutes les femmes dans le domaine de la violence sexuelle, particulièrement en défendant des recherches empiriques s’appuyant sur un féminisme pluriel.

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Références
mouvements féministes, revendications, contestation, femmes, militantes, violence sexuelle, oppression, patriarcat, vulnérabilité, iniquité, violence conjugale, discrimination, intersectionnalité, recherche intersectionnelle

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