« Que personne ne te vole ta fierté ». Malgré l'oppression religieuse, il existe plusieurs symboles de contestation à travers le pays comme ici, à Puebla. Crédit: Marie-Lou Ouellette&Natasha Chénier-Ayotte-Photo modifiée par Les 3 sex*

« Il y a encore du travail à faire afin de pouvoir s’aimer comme les hétérosexuels » : portrait de la discrimination sexuelle au Mexique

3 décembre 2018
Marie-Lou Ouellette, étudiante au baccalauréat spécialisé en psychologie et mineure en service social de l’Université d’Ottawa; Natasha Chénier-Ayotte, étudiante au baccalauréat spécialisé en psychologie et mineure en criminologie de l’Université d’Ottawa
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Chaque communauté évolue différemment selon ses mœurs, ses traditions et ses croyances. Au niveau international, les différences concernant l’intégration des groupes lesbiens et gais sont flagrantes entre les pays. Au Mexique, les difficultés d’intégration de ces groupes sont indéniables. Les rôles sexuels traditionnels (i.e. hommes comme pourvoyeurs et femmes comme ménagères) occupent une place importante au Mexique (Carrillo, 1999) dû à l’influence de l’Église catholique. Celle-ci considère l’homosexualité comme étant quelque chose d’inacceptable et de « mal » (Beer et Cruz-Aceves, 2018 ; Bell, 2016 ; Froidevaux, 2018), bien que le pape François ait précisé qu’il ne condamnait pas l’homosexualité (Radio-Canada, 2016). Ainsi, l’adoption de rôles associés au sexe opposé peut être à la source de comportements discriminatoires, car cela est perçu comme étant à l’opposé des valeurs sociétales. En effet, encore récemment, la religion catholique percevait l’homosexualité comme étant un fléau, un problème à régler : « Just one month after the Mexican Supreme Court gave the green light for gay marriages, the Catholic Church has come out against same-sex unions by calling them " a public health problem". » (De Llano, 2015).

Cette chronique vise à distinguer la réalité vécue par certain.e.s membres de la communauté LGBT+ (Lesbienne-Gai-Bisexuel-Trans-Autre)1 du Mexique de l’image d’ouverture à l’égard de ses minorités que le Mexique tente de projeter sur la scène internationale. Dans ce texte, il sera question des réalités et différences en ce qui concerne le mariage homosexuel, l’adoption, ainsi que la discrimination à laquelle les membres de la communauté gaie et lesbienne font face.

Lors d’une recherche de terrain au Mexique organisée dans le cadre d’un cours de recherche sur le terrain en sciences sociales à l’Université d’Ottawa, nous avons eu la chance de rencontrer diverses personnes impliquées dans la défense des droits de la communauté LGBT+. Cette recherche sur le terrain nous a permis de dresser un portrait de la réalité des populations lesbiennes et gaies, qui semble être équitables et acceptées « sur papier » (c’est-à-dire au niveau des lois et politiques), mais qui n’est pas représentatif de la réalité, et ce tant sur le plan social qu’institutionnel. Lors de notre séjour d’une durée d’un mois, nous avons réalisé des entrevues qualitatives semi-structurées en français, en anglais et en espagnol. Nous avons rencontré des femmes et des hommes provenant de plusieurs milieux et avec des expériences tout aussi variées les unes que les autres, passant d’activistes pour la communauté LGBT+, à des membres d’institutions gouvernementales (i.e. ONU), à des individus faisant partie de la communauté LGBT+, tous rencontrés lors d’entrevues individuelles. De ce fait, dû à la sensibilité du sujet, ainsi que pour des questions de respect de l’anonymat de nos sources, seuls les prénoms des individus rencontrés, ainsi que des noms fictifs pour ceux et celles désirant rester complètement anonymes seront utilisés.

Aimez-vous, mariez-vous

Il est important de mentionner qu’il existe deux différentes perceptions du Mexique : soit la perception sur la scène internationale, où les lois et politiques sont conçues dans une idée de respect et d’inclusion de l’autre, soit la perception sur la scène nationale, où ces lois et des valeurs véhiculées au niveau international ne sont pas nécessairement respectées. Tel est le cas de la légalisation de l’union entre personnes de même sexe, officialisée depuis 2009 au Mexique. En effet, selon Roberto, jeune résident du Mexique faisant partie de la communauté LGBT+ que nous avons rencontré, les individus qui désirent se marier se voient souvent confrontés à diverses difficultés, telles qu’un refus de leur union de la part de leur état de résidence. Ils se voient donc dans l’obligation de passer par un long processus leur permettant d’y arriver (LaPresse, 2016). En effet, il a fallu plus d’un an à Eduardo (nom fictif) pour que la Cour suprême renverse la décision et permette le mariage dans son état de résidence, suite à quoi il a pu se marier dans sa ville.

Le Mexique comprend un grand total de 32 États, dont seulement 11 acceptent légalement le mariage gai (Bell, 2016). Ainsi, selon Antonio, militant pour la communauté LGBT+, advenant le cas où deux individus de même sexe souhaiteraient s’unir par les liens du mariage en dehors des états qui le permettent légalement, ceux-ci se retrouvent devant deux options : ou sélectionner une ville différente comme lieu d’union ou faire une demande de dérogation à la Cour suprême du Mexique afin de contourner la décision de leur état de résidence. Ce processus peut toutefois être très long et tumultueux, et selon nos discussions avec les membres de la communauté LGBT+, il peut être difficile psychologiquement de passer à travers ce processus dû à des facteurs tant culturels que sociaux (Nakamura et Zea, 2013). En effet, les individus qui désirent assumer leur sexualité et suivre une voie différente de celle prescrite par la religion catholique prépondérante au Mexique peuvent être sujets à plusieurs stresseurs, qu'ils soient environnementaux, familiaux ou autres. Ces stresseurs sont bien réels pour ces individus soumis à un « mode de pensée anti-gais », aux pressions familiales, ainsi qu’à une dichotomie entre leur appartenance à la communauté LGBT+ et leur bagage culturel souvent fortement influencé par la religion catholique (Gilbert et al., 2016 ; Gray et al., 2016).

Ainsi, c’est l’injustice en ce qui a trait aux différences procédurales et administratives comparativement avec les couples hétérosexuels qui pose problème. Comme dit Francesco, un étudiant qui défend les droits de la communauté LGBT+ à Mexico : « Il y a encore du travail à faire afin de pouvoir s’aimer comme les hétérosexuels ». 

Une histoire de famille

La ville de Mexico a légalisé, en 2009, le processus d’adoption par des couples de même sexe (Pérez-Stadelmann, 2016 ; Saliba, 2016 ; Angulo Menassé et al., 2014). En réalité, les couples de même sexe qui désirent adopter un enfant peuvent se voir confrontés à certaines difficultés dues au principe de famille « naturelle » (i.e. constituée d’une mère, d’un père et d’un nombre X d’enfants), principe bien présent dans la mentalité mexicaine. De ce fait, selon Antonio, les couples homosexuels sont susceptibles d’être soumis à des formes de discrimination, pouvant compromettre le processus d’adoption.

Par exemple, sous prétexte qu’il existe encore aujourd’hui une croyance selon laquelle ceux-ci pourraient être des pédophiles, soit présenter une attirance sexuelle envers les enfants, un couple d’hommes pourrait avoir des difficultés à adopter un enfant. Cette croyance fut soulignée lors de l’exposition sur la communauté LGBT+, au musée Mémoire et Tolérance à Mexico. Une des toiles présentée posait la question qui suit : « Est-ce qu’il existe un rapport entre la pédophilie et l’homosexualité ? ». La réponse à cette question était la suivante: « Il n’existe pas d’évidences qui permettent de savoir que les personnes de la diversité sexuelle ont plus de chance d’abuser d’un mineur que les personnes hétérosexuelles »2 (Musée Mémoire et Tolérance, 2018).

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Affiche officielle de l’exposition LGBT+ Identité, amour et sexualité, du musée Mémoire et tolérance à Mexico

Marie-Lou Ouellette et Natasha Chénier-Ayotte
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« Le crime n’est pas d’aimer, mais de discriminer ». Affiche présentée lors de l’exposition au musée Mémoire et Tolérance à Mexico.

Marie-Lou Ouellette et Natasha Chénier-Ayotte
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Selon les individus à qui nous avons parlé, cela laisserait sous-entendre qu’il y a encore une possibilité que les personnes s’identifiant comme homosexuelles soient pédophiles, en ce sens où, un manque d’évidence ne rejette pas cette hypothèse. Ce type de croyance peut être fortement influencé par des lacunes au niveau de l’éducation sexuelle auprès de la population mexicaine, ainsi qu’un manque d’éducation concernant les diverses formes de sexualité (Chandra-Mouli et al., 2018 ; Kàgesten et al., 2016). Ceci peut contribuer à une discrimination ainsi qu’à une stéréotypisation des membres de la communauté LGBT+ (Chandra-Mouli et al., 2018 ; Kàgesten et al., 2016). Les croyances et les préjugés auraient donc un impact direct sur le processus d’adoption des couples homosexuels, en ce sens où les agences d’adoption pourraient êtres moins enclines à entamer un processus d’adoption avec des couples du même sexe, particulièrement avec des hommes s’identifiant homosexuels.

Aussi, selon Agnès Chaudron, membre de l’ambassade canadienne au Mexique, et Antonio, certaines populations mexicaines projettent un « schème de pensée » qui stipule que le problème n’est pas qu’un enfant soit élevé par deux individus de même sexe, mais bien qu’il est injuste pour un enfant de ne pas être élevé dans une famille dite « naturelle ». En effet, selon Antonio et Gabriella, activistes, il existe depuis 2016 au Mexique une marche qui se nomme « La Marche pour la famille » qui vise à défendre les droits des enfants de faire partie d’une famille « naturelle » (Bell, 2016 ; Echeverria-Garcia, 2016). Selon plusieurs, dont Katia, une jeune femme activiste, cela constituerait un retour en arrière plutôt qu’un avancement puisque cette marche discriminerait la communauté LGBT+ (Bell, 2016 ; Echeverria-Garcia, 2016).

Accepte-moi comme je suis

Les groupes minoritaires sont régulièrement victimes d’oppression et la communauté LGBT+ au Mexique n’en fait pas exception. En effet, une étude de 2016 explique que sur un échantillon de 912 personnes faisant partie de la communauté LGBT+ âgées entre 18 et 29 ans, 67 % ont été victime d’intimidation due à leur orientation sexuelle lors de leur parcours scolaire (Baruch-Dominguez et al., 2016). Qui plus est, les participants et participantes qui rapportent ne pas avoir été victimes d’intimidation ont majoritairement précisé que c’était possiblement dû au fait que leur orientation sexuelle n’était pas visible, au sens où, selon eux, ils ne ressemblaient pas aux stéréotypes typiquement associés aux hommes gais et/ou aux femmes lesbiennes (i.e. des hommes présentant des traits typiquement considérés comme étant « féminins » ou réservés aux femmes, et des femmes présentant plutôt des traits considérés typiquement « masculins » ou réservés aux hommes) (Baruch-Dominguez et al., 2016). Suite à une discussion avec deux membres de la communauté LGBT+, Katia et Andrea, celles-ci ont confié que leur parcours avait été totalement différent l’un de l’autre, dû à leur expression de genre. En effet, Katia affichait un look beaucoup plus masculin qu’Andrea à l’université. Ce style plus masculin, souvent associé à une orientation sexuelle lesbienne, serait, selon Katia, une cause possible de l’intimidation et de la discrimination qu’elle a vécue.

Il est extrêmement difficile de tracer une représentation claire et précise de la discrimination que vivent les membres de la communauté (LGBT+), puisqu’elle peut prendre plusieurs formes ; le Mexique étant très diversifié en termes de croyance et pratiques sociales et culturelles. Par exemple, la ville de Mexico est considérée comme plus tolérante et ouverte aux réalités des communautés gaies et lesbiennes que les États plus ruraux du Mexique. Cette réalité peut s’exprimer par un exode rural des jeunes issus des minorités sexuelles tel que Francesco, un jeune étudiant s’identifiant comme homosexuel que nous avons rencontré, qui s’est vu dans l’obligation de quitter sa ville du Nord du Mexique et a dû s’installer dans la ville de Mexico puisque celui-ci s’y sentait plus accepté et « à sa place » en tant qu’homme s’identifiant comme homosexuel.

Dans le même ordre d’idées, afin d’améliorer les conditions de vie des minorités sexuelles, le CDHDF (Comisión de Derechos Humanos del Distrito Federal) a commencé à enregistrer les violations des droits humains envers les minorités sexuelles en 2006 (Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, 2011). Malgré cette impression de ville tolérante, 11 % des membres de la communauté gaie et lesbienne dans la ville de Mexico ont déjà été victimes de menaces, d’extorsion ou de détention par la police à cause de leur orientation sexuelle (Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, 2011). Ceci vient démontrer qu’il y aurait un certain chiffre noir (ensemble de crimes inconnus et/ou non répertoriés dans les données officielles) associé aux statistiques de recensement sur la violation des droits humains contre les minorités sexuelles au Mexique (Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, 2011). En outre, la résolution de cas concernant des crimes commis contre un individu faisant partie d’un groupe LGBT+ ne sera pas gérée de la même façon et avec le même niveau d’efficacité. En effet, les victimes d’orientation homosexuelle voient souvent leurs causes non résolues et mises de côté (Mexique, n.d.; Red Nacional, 2010; La Prensa, 2011; Universogay.com, 2011, cité dans Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, 2011). Cela contribue fortement aux défis des minorités sexuelles du Mexique.

De plus, les types de violence et de discrimination sont différents selon le sexe, le genre et l’orientation sexuelle de la victime. Rosalba, directrice générale des droits humains de la Cour suprême au Mexique, nous a fait part du fait que les hommes s’identifiant homosexuels ne sont pas perçus comme étant de « vrais hommes » et que ceux-ci se voient donc plus souvent victimes de formes de violence verbales et physiques. Selon les témoignages d’Andrea, Francesco, Rosalba et Katia sur la situation des femmes s’identifiant homosexuelles, celles-ci seraient plus souvent victimes d’actes de violence de nature sexuelle. En fait, selon Andrea, Katia et Rosalba, les personnes s’identifiant comme lesbiennes seraient potentiellement perçues davantage comme une forme de fantasme de la gent masculine. C’est le cas de Katia, une jeune femme lesbienne, qui nous a confié que lorsqu’elle marche main dans la main dans la rue avec sa copine, elles se font souvent siffler ou encore se font dire des commentaires à caractère sexuel qui suggèrent un ménage à trois (threesome).

Une étude montre qu’entre 1995 et 2008, la ville de Mexico a connu un nombre approximatif de 143 homicides homophobes, dont 109 ont été commis contre des hommes gais et seulement cinq contre des femmes lesbiennes (Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, 2011). Ainsi, comme le nombre d’homicides commis contre les femmes semble significativement inférieur à celui commis contre des hommes, une conclusion hâtive pourrait mener vers l’assomption d’un niveau de violence supérieur envers les hommes s’identifiant homosexuels.

Toutefois, tel que mentionné précédemment, alors que les hommes connaissent un plus grand nombre de crimes caractérisés par une forme de violence physique ou verbale, les femmes lesbiennes connaissent un plus grand nombre de crimes à caractères sexuels (i.e. agressions sexuelles).

Cela signifie donc que, quoiqu’elles ne subissent pas le même type de violence physique qu’un homme s’identifiant homosexuel, elles n’en sont tout de même pas immunisées, elles en vivent simplement une forme différente.

Il y a encore du chemin à faire

Compte tenu de ce qui précède, quoique la communauté gaie et lesbienne soit encore aujourd’hui victime de discrimination, il est possible de constater une certaine évolution des façons de penser. En effet, un changement de mentalité tendant vers l’inclusivité des membres de la communauté gaie et lesbienne a été observé par les auteur.e.s d’une étude (Severson et al., 2013). Le Mexique est un pays qui est dominé depuis plusieurs années par des mœurs provenant de la religion catholique qui proscrit l’union de personnes de même sexe sous prétexte qu’il s’agit d’une union contre nature (i.e. le corps humain n’est pas conçu pour s’accoupler avec des personnes du même sexe) (De Llano, 2015). Par ailleurs, suite à une discussion avec Enrique, membre d’une ONG, nous avons pu comprendre que, quoi qu’il y ait toujours une présence de comportements homophobes au Mexique, il y aurait un délaissement progressif des dogmes religieux par les nouvelles générations. Selon Enrique, celles-ci semblent vouloir garder en mémoire les traditions, sans nécessairement les pratiquer au sens traditionnel du terme. En effet, selon Enrique, leur ouverture d’esprit fait en sorte que, quoi qu’ils conservent leurs appartenances religieuses, certains individus tentent d’avoir un regard critique en délaissant, par exemple, les dogmes défavorables à la communauté homosexuelle.

Somme toute, suite aux rencontres effectuées lors de nos recherches sur le terrain, nous avons pu avoir une image plus claire de la réalité homosexuelle au Mexique. Comme mentionné par Rosalba : « Les règles et les valeurs sont sur papier, mais elles ne sont pas respectées. » Il y a encore du chemin à faire au Mexique afin d’offrir un environnement sain et sécuritaire à la communauté gaie et lesbienne. Par contre, les individus que nous avons rencontrés n’ont pas peur d’affirmer leurs droits et de faire bouger les choses. Nous sommes convaincues que ceux-ci seront capable de sensibiliser les Mexicains et Mexicaines aux réalités discriminatoires que vivent les hommes et les femmes s’identifiant comme étant homosexuels.

1 L’usage terminologique au Mexique n’inclut pas le Q dans son acronyme.
2 Veuillez noter que ces extraits ont été traduits de l’espagnol vers le français par les auteures.

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Références
Mexique, droits, LGBT, LGBTQ+, communauté gaie, communauté lesbienne, homosexualité, stigmatisation, répression, homophobie, religion catholique, diversité sexuelle, minorité sexuelle, préjugés, violence, Marie-Lou Ouellette, Natasha Chénier-Ayotte

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