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Yvon Dallaire : L’ASQ est critiquée pour son choix de conférencier

14 novembre 2017
Claudelle Nielly-Thibault
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Le 4 novembre dernier a eu lieu une journée de formation continue organisée par l’Association des sexologues du Québec. Elle a été donnée par M. Yvon Dallaire. Ce choix de conférencier a été vivement critiqué par plusieurs membres de la communauté sexologique. Selon ces derniers, M. Dallaire aurait maintes fois affirmé et publié des propos considérés comme étant antiféministes.

Yvon Dallaire, psychologue, chroniqueur et conférencier, est connu des milieux sexologiques et anime plusieurs formations et conférences, autant au Québec, qu’en Europe francophone.
La formation offerte portait sur les dynamiques conjugales, plus précisément sur le paradoxe de la passion et la schismogenèse complémentaire, et ne se présentait pas, en soi, comme une conférence hoministe. Les commentaires émis par les participants et participantes étaient majoritairement positifs. Aucune plainte n’a fait mention de propos antiféministes.

Déjà en 2005, à l’Université de Montréal, le deuxième Congrès international Paroles d'hommes avait suscité la controverse. Yvon Dallaire y avait répondu en disant que « Le courant "hoministe" se veut une réaction à "des demandes peut-être exagérées" des féministes » et qu’il n’attaquait pas ce mouvement, seulement ses « composantes les plus radicales ». En 2011, une de ses conférences avait également été annulée à l’UQAM, car selon le syndicat des employés étudiants de l’UQAM (SETUE), « le conférencier tiendrait des propos antiféministes allant à l’encontre des valeurs uqamiennes ».

Les réactions:
Certains groupes Facebook croulent sous les publications de personnes choquées:

«JE SUIS ENRAGÉE. Je vous invite fortement à aller commenter sous la publication sur leur page facebook[sic] pour leur signifier que c'est INNACCEPTABLE[sic] qu'un homme tenant ces propos soit vénéré ainsi et se permette d'éduquer des sexologues sur les couples. Je suis hors de moi»;

«Ces propos sur la violence conjugal[sic]/ viol conjugal sont tellement violents que je comprends même pas comment des gens peuvent encore lui donner une tribune en 2017 ! Ça me surprend toujours...»

«cette situation a été suffisante pour m'amener à ne pas adhérer à l'asq.»

L’ASQ s’est défendue des critiques en répondant que « Le mandat du comité Formation continue de l’ASQ est d’offrir une sélection diversifiée de sujets et de conférencier.es[sic] à ses membres. Nous tentons de créer différents événements qui pourraient intéresser l’ensemble des gens que nous représentons. Le comité demeure neutre dans le choix des professionnel.les, tant que le contenu présenté est intéressant et vise à enrichir les connaissances des participant.es. » Elle encourage d’ailleurs tout participant qui aurait des critiques à formuler à écrire à l’association.

La déclaration de l’ASQ a vite provoqué de nouvelles critiques. En réponse, plusieurs des auteures de la critique initiale ont dénoncé publiquement cette déclaration considérée comme insuffisante . Au moment de la rédaction, l’ASQ semble avoir pris la décision de masquer les commentaires négatifs apparaissant sous leur déclaration. L’option de “masquer” permet de cacher les commentaires publiés sur une page publique tout en les laissant visibles pour les auteures et leurs amis.

Nous ignorons si les dernières décisions de l’ASQ sont le résultat d’une entente commune entre les membres du Conseil d’Administration ou relèvent uniquement de la présidente et des gestionnaires des médias sociaux.

Pour sa part, M. Dallaire croit que le débat féminisme/hominisme est un débat stérile qui ne devrait pas avoir sa place dans ce type d’évènement. « Prendre position pour l’hominisme ou le féminisme devient alors une prise de position idéologique qui ne peut qu’entretenir, pour ne pas dire accentuer, la " guerre des sexes " », dit-il.

Cependant, au-delà de l’évènement ponctuel du 4 novembre, c’est davantage la signification derrière ce choix d’invité qui a dérangé. Roxanne Maltais, présidente de l’Association étudiante de sexologie à l’UQAM, affirme qu’en restant neutre, l’ASQ prend tout de même position dans le débat. Mme Maltais s’inquiète puisque, jusqu’à ce jour, être associé à l’ASQ et être diffusé par elle était un gage de crédibilité pour la personne ou l’événement en question. Puisque cette association représente les sexologues, elle craint que la profession soit associée aux idées véhiculées par M. Dallaire. Mme Maltais se questionne aussi fortement sur l’effet des théories de M. Dallaire sur l’accomplissement du mandat du sexologue : favoriser la santé sexuelle. Elle croit fortement que ses idées peuvent nuire à l’atteinte de cet idéal.

C’est pour ces raisons que la réponse de l’ASQ n’a satisfait ni Mme Maltais ni la majorité des plaignants. Ceux-ci croient qu’encourager M. Dallaire, en l’invitant pour une conférence dont le coût d’entrée était de 200 $ pour les membres et de 150 $ pour les étudiants, constitue en soi une forme de prise de position qui encourage M. Dallaire à poursuivre ses activités en lui offrant rémunération et visibilité.

Pour conclure cette partie, mentionnons que les sexologues sont fortement encouragés à se tenir informés des conférences données à l’ASQ afin de pouvoir transmettre leurs inquiétudes et leurs griefs avant la tenue des évènements en question.

Face aux divergences d'opinions entourant la pratique et les positions d'Yvon Dallaire, l'équipe des actualités de la revue Les 3 sex* s'est penchée spécifiquement sur le sujet et vous présente une courte description de son parcours professionnel ainsi que des principaux éléments qui ont soulevé des critiques dans ses travaux.

Qui est Yvon Dallaire? :
Psychologue spécialisé dans les relations hommes-femmes, Yvon Dallaire se qualifie lui-même d’« hoministe ». Outre sa pratique de psychothérapeute, il tient une chronique dans le Journal de Montréal, il est l’auteur de nombreux livres sur les relations amoureuses et sur la condition masculine (publiés par une maison d’édition dont il est le président fondateur) et anime des conférences de psycho-sexologie positive partout dans la francophonie. Son expérience de travail passe de la pratique du shiatsu à l’enseignement collégial, en passant par la présidence du 2e Congrès international Paroles d’hommes et par la rédaction de la préface d’un livre sur les phénomènes paranormaux.

Ce qui lui est reproché: 
On l’accuse de responsabiliser les femmes victimes de violence conjugale en disant que celle-ci est toujours « une co-création » dont la femme est une des responsables. Selon son livre La violence faite aux hommes : une réalité taboue et complexe , les violences conjugales sont presque toujours causées par une «schismogenèse complémentaire». Il s’agirait d’une « réaction en chaîne par laquelle la réponse de l’un des partenaires à la provocation de l’autre entraîne des comportements réciproques toujours plus divergents. » Il ajoute: « Cette escalade se produit parce que les hommes et les femmes ont des sensibilités différentes et qu’ils vivent dans deux mondes tout à fait différents, avec des attentes et des croyances différentes face au couple. »

M. Dallaire, ayant accepté de répondre à nos questions, réplique à cette critique en disant que cette théorie est basée sur des données probantes que l’on peut aisément retrouver dans Le paradoxe de la passion de Delis et Phillips; Les couples heureux ont leurs secrets de Gottman et L’intelligence émotionnelle de Golman.

Il a aussi participé à la rédaction du magazine Paroles d’hommes, qui a couvert notamment « L’hystérie anti-hommes » et la violence systémique envers ceux-ci. Selon ces articles, ce phénomène créerait une vague de fausses accusations de viol/violence. Selon ce magazine, 50 à 80 % des accusations seraient non fondées. Pourtant, selon le regroupement québécois des CALACS, ce taux serait davantage dans les environs de 2 %.

On l’accuse également d’adopter un discours antiféministe et de nier l’existence d’un système d’oppression des hommes sur les femmes. Selon ses opposants, il véhiculerait aussi l’idée que le féminisme veut brimer les hommes. « Comme les féministes en général acceptent cette analyse des rapports homme – femme basés sur un rapport de domination, elles n’ont qu’une seule issue: secouer leurs chaînes et enchaîner à leur tour leurs soi-disant dictateurs», peut-on lire dans son livre. Il ajoute aussi: « Peut-on réellement accorder du pouvoir (économique, politique, social…) à des êtres qui croient profondément que l’autre (l’homme) est responsable de son bonheur ou de son malheur (à elles)? » Toujours selon ses théories, l’homme contemporain souffrirait en fait d’une crise identitaire en raison du féminisme présent dans la société.

Cependant, M. Dallaire persiste à dire qu’il n’est pas antiféministe et qu’il a d’ailleurs organisé un congrès international dont le thème était : Hominisme + féminisme = humanisme. Il affirme que ces critiques de la part des féministes pourraient être traduites par « Si vous ne dites pas comme nous, vous êtes anti-féministe ».

Ensuite, dans son livre Homme et fier de l’être : un livre qui dénonce les préjugés contre les hommes et fait l’éloge de la masculinité, il se base sur des théories biologiques et la mythologie pour dire que le patriarcat n’existe pas. Il explique que « le sexe féminin constitue le véritable sexe de base, que le masculin constitue une spécialisation du féminin pour remplir certaines tâches essentielles à la survie et à la vie et, donc, que le patriarcat est un mythe ». Il mentionne ensuite que la mythologie appuie cette théorie, car la majorité des mythes fondateurs sont basés sur les femmes.

Il véhicule aussi une vision très essentialiste des sexes et réfute la théorie du genre social. « Les petites filles jouent à des jeux de rôles. Les petits garçons jouent à des jeux de règles », « L’adolescente se maquille. L’adolescent se masturbe », « La femme a un cœur et une tête », « L’homme a une tête et un cœur », « La femme naît mère. L’homme devient père », « La femme va en psychanalyse. L’homme va à la brasserie », peut-on lire dans ses articles dans le Journal de Montréal. Il dit d’ailleurs avoir inventé l’Approche psychosexuelle, une approche qui se base sur des faits biologiques pour expliquer des manifestations psychologiques.

Questionné à ce sujet, il répond : « Au paradigme du XIXe siècle " la biologie est le destin " s’est substitué un nouveau paradigme idéologique " Tout est culturel ", paradigme fortement influencé par la psychologie behavioriste pavlovienne. Aucun scientifique digne de ce nom ne peut proclamer aujourd’hui que la culture ou la biologie soit le destin. L’humain est à la croisée de ces deux forces en présence. Qu’on le veuille ou non, la nature crée certaines tendances que la culture peut contrecarrer, faciliter, transcender ou re-diriger[sic] l'expression. Encore faudrait-il (re)connaitre ces différences naturelles entre l’homme et la femme pour mieux les transcender. C’est ce que j’enseigne : prendre conscience (et non diaboliser) des différences pour mieux les gérer. La conscience amène la responsabilisation. »

Finalement, dans le domaine de l’éducation des jeunes hommes, il s’adresse aux pères en disant : « parlez avec vos adolescents de cette intensité sexuelle par laquelle vous aussi êtes passés afin de les aider à se déculpabiliser d’être des êtres sexués, sexuels et génitaux. Parlez leur[sic] afin qu’ils en soient plutôt fiers et qu’ils apprennent à assumer et gérer cette puissance libidinale dans le meilleur contexte possible. Ne laissez pas vos femmes, leurs mères, les mettre en garde contre les débordements possibles de cette sexualité en leur demandant de faire "attention" aux filles avec qui ils sortent. » Ces propos inquiètent particulièrement les sexologues qui tentent de sensibiliser les jeunes hommes aux responsabilités qu'ils ont dans l'établissement des relations avec la gente féminine.

C’est en vertu de toutes ces observations et de bien d’autres que des gens ont vivement critiqué le choix de M. Dallaire pour donner de la formation aux sexologues.

Interrogé sur le travail de M. Dallaire, le professeur uqamien et spécialiste du féminisme et du masculinisme Francis Dupuis-Déri nous dirige vers son texte Yvon Dallaire : psychologie, sexisme et antiféminisme. Il y fait un survol des thèses de M. Dallaire et conclut en affirmant qu’« il n’est pas étonnant que des féministes se mobilisent pour tenter de contrer la diffusion des idées d’Yvon Dallaire, dont le discours et l’approche psychologique peuvent apparaître comme problématiques, voire nocifs pour les femmes (ses propos sont aussi dénoncés comme étant homophobes[…] ».

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