Flamboyant © Charlotte Rutherford – Photo modifiée par Les 3 sex* – Utilisation équitable

Musique • La masculinité flamboyante de Dorian Electra

21 janvier 2021
Jade Préfontaine
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Sorti en 2019, l’album Flamboyant de Dorian Electra présente des chansons à la structure très pop, colorées d’électro, de distorsions et de sonorités baroques, dont le clavecin rappelle davantage les jeux vidéo vintage que l’époque classique. Electra y fait un usage d’auto-tune qui lui permet d’étendre sa palette vocale et d’induire du « trouble dans le genre »1 dans sa voix.

Le thème de la masculinité traverse tout l’album. Dorian Electra se présente d’emblée en invitant à ce qu’on s’adresse à ellui2 au masculin dans la première chanson presque dance, « Mr. To You ». Dans cette adresse directe à son public, Electra invite à dépasser le sentiment de confusion et d’adopter une posture d’écoute. Certains morceaux convoquent des figures peu reluisantes : le carriériste trouvant du plaisir dans la douleur d’un rythme de vie effréné (« Career Boy »), le sugar daddy, figure paternelle sexualisée centrée principalement sur son propre plaisir (« Daddy Like »), et le génie musical isolé, bourré de talents et de récompenses (« Musical Genius »). Electra cultive l’ambivalence à leur égard et, si on peut lire une ironie paradoxale dans les paroles, son discours en retient également des éléments positifs. En témoignent son identification à la figure du génie musical ou du bourreau de travail et son rappel du rôle de soutien que la figure du sugar daddy peut représenter.

La chanson « Emasculate » détonne avec les précédentes, appelant à retrancher (assez littéralement) au personnage ses aspects toxiques. Musicalement plus sombre, elle se termine avec un bruit de porte qui se referme. Plusieurs des chansons qui suivent ouvrent justement la porte à une vision moins étriquée de la masculinité, qui fait la part belle au courage de se montrer vulnérable et sensible dans ses amitiés masculines (« Man to Man ») et qui laisse la place au maquillage (« Guyliner »), à une intensité différente (« Flamboyant »). Electra revisite également des références bibliques (« Adam and Steve » et « Live by the Sword »), problématisant la violence de l’arme blanche autant que celle des normes sociales stigmatisantes. L’album se termine sur un hymne valorisant l’expression libre de son exubérance, « fReAkY 4 Life ».

Bien qu’il s’agisse de son premier album, l’artiste texan.ne né.e en 1992 n’en est pas à ses premières armes et s’est fait connaître par une vidéo intitulée « I’m in Love with Friedrich Hayek », chanson d’amour adressée au célèbre économiste. Ont suivi des collaborations avec le site web Refinery29 pour créer des vidéos portant sur l’histoire du vibrateur, des talons hauts, du clitoris, du drag, entre autres sujets féministes et queer.

L’album Flamboyant fait preuve de créativité dans sa critique de la masculinité toxique. On salue aussi l’implication d’un.e créateur.trice fluide dans le genre à plusieurs étapes de la production : écriture, interprétation, réalisation des vidéoclips. L’album s’inscrit par son esthétique résolument pop dans une industrie musicale dominée par des normes hétéropatriarcales, tel un cheval de Troie en faveur d’une masculinité déconstruite.

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Clin d’oeil à Judith Butler, dont l’ouvrage Gender Trouble (1990), traduit par Trouble dans le genre en français, marque profondément la troisième vague féministe en dénaturalisant le genre et en introduisant la notion de performativité : le genre de toute personne se construit à partir de la répétition de comportements socialement associés à deux catégories : « masculin » ou « féminin ».

2 Ellui : pronom personnel non binaire exprimant une identité intermédiaire entre le féminin (« elle ») et le masculin (« lui »), servant à adapter en français l’utilisation des pronoms neutres que Dorian Electra utilise en anglais : they, them et their(s). Au sujet de la fluidité de genre de Dorian Electra, voir l’article de Jael Goldfine sur papermag

Référence

Artiste : Dorian Electra
Titre : Flamboyant
Maison de disque : Production indépendante
Date de parution : 2019

Cet album est diponible sur Apple MusicBandcamp et Spotify

queer, masculinité, non-binarité, sugar daddy, fluidité du genre, LGBTQ+, album, identité de genre