Babysitter (affiche du film) – Photo modifiée par Les 3 sex* – Utilisation équitable

Film • Babysitter

5 septembre 2022
Cédric Trahan
px
text

☛ This article is also available in English [➦]

Babysitter
, le deuxième long-métrage de Monia Chokri, est une adaptation de la pièce de théâtre du même nom, écrite par Catherine Léger en 2017. Il s’agit d’une comédie satirique et féministe qui représente à l’écran des enjeux contemporains comme les dénonciations suite à des comportements sexistes ou la dépression post-partum. Si l’on retrouve l’humour et l’intelligence de Chokri, que l’on connaît bien depuis La femme de mon frère (2019), le sérieux de la trame narrative est contrebalancée par une exploration formelle et cinématographique plus expérimentale que son premier film.

À la suite d’une blague sexiste, un baiser donné sur la joue d’une animatrice de télévision sans son consentement pendant qu’elle couvrait en direct un événement sportif, Cédric (Patrick Hivon) est congédié pour une durée indéterminée de l’ordre des ingénieur[.e.]s. Ce scénario qui n’est pas sans rappeler amèrement l’actualité, où Simon Houle, un autre ingénieur, bien réel celui-ci, reçoit une absolution conditionnelle en juillet 2022 après avoir plaidé coupable d’agression sexuelle. Cédric décide d’écrire un livre sur la misogynie pour s’excuser publiquement envers toutes les femmes (entendre ici, les actrices et les chanteuses populaires americaines). De son côté, Nadine (Monia Chokri), mère au foyer et conjointe de Cédric, traverse une dépression post-partum, ennuyée et exaspérée par le travail domestique et la parentalité. L’embauche d’Amy, une  babysitter (Nadia Terezkiewicz) à la franchise crue, chamboulera l’ordre de la maison.

L’esthétique grinçante, humoristique et inconfortable de Babysitter met de l’avant une critique de la misogynie, un mot martelé tout au long du film. On la voit s’incarner dans le milieu du travail lorsque les ingénieurs organisent une soirée sportive entre hommes ou lorsqu’ils stigmatisent les comportements sexuels assumés de leur supérieure, pour entre autres invalider son autorité. La misogynie se manifeste aussi dans la division genrée des rôles à la maison : le père, désœuvré face à la parentalité, engage une nounou pour lui déléguer les tâches domestiques afin de se consacrer à l’écriture de son livre. Ce projet littéraire, d’ailleurs, montre avec habileté la facilité avec laquelle les personnes signalées publiquement récupèrent la dénonciation pour la transformer en valeur, en atout, en capital. La présence de la babysitter contribuera également à l’arc narratif de Nadine et à ses tentatives de naviguer la dépression post-partum. Les deux femmes mettront en place des jeux de rôle qui auront pour effet de redonner à la mère un sens du contrôle et du pouvoir. À partir de ce moment, l’esthétique du film bascule de plus en plus vers une parodie des genres de l’horreur et du fantastique, en reprenant des procédés cinématographiques qui rendent la trame narrative encore plus troublante et déphasée : à la déconstruction des rôles et des attentes genrés de Nadine correspond donc la déconstruction des genres esthétiques.

Plus expérimental que le premier long-métrage de Monia Chokri, Babysitter porte une critique féministe des comportements sexistes des hommes et de la division genrée des rôles imposés par le patriarcat. Si la prémisse du film est la déconstruction des genres, il est étonnant que l’univers narratif soit limité à une famille hétérosexuelle bourgeoise et que l’on ne retrouve aucun personnage trans ou non binaire. Outre ce petit bémol, Babysitter demeure une comédie qui manie la critique sociale et féministe avec une inquiétante étrangeté, faisant du film une proposition forte tant du point de vue esthétique que sexologique.

Référence 

Réalisation/création : Monia Chokri 
Titre : Babysitter
Date de parution : 3 juin 2022

Ce film est disponible en location sur Apple Tv pour 4,99$.

cinéma, comédie, satire, féminisme, dénonciation, consentement, postpartum, parentalité, jeu de rôle