La série canadienne Heated Rivalry (v.f. Rivalité passionnée) est débarquée sur Crave en novembre dernier et elle connaît déjà un énorme succès à travers le monde. Adaptée du roman du même nom, écrit par Rachel Reid, la série suit l’idylle romantique et sexuelle entre deux joueurs de hockey professionnels, Shane Hollander (Hudson Williams) et Ilya Rozanov (Connor Storrie), ainsi que l’évolution de leur relation au fil des années.
Au-delà des nombreux éloges concernant l’incroyable distribution et les très excitantes scènes de sexualité, Heated Rivalry présente une histoire d’amour entre deux jeunes hommes qui évoluent dans le monde du hockey masculin, un contexte dans lequel la diversité sexuelle est encore un énorme tabou. Avec ce texte, nous souhaitons donc faire la lumière sur la réalité des joueurs de hockey de la diversité sexuelle et la pluralité des genres, en nous demandant si une série comme Heated Rivalry peut contribuer au changement de culture tant nécessaire dans le hockey masculin.
Fait intéressant, le Québec a toujours été un pionnier dans les représentations fictives des joueurs de hockey de la diversité sexuelle. En effet, le film Les Boys (1997), malgré une représentation caricaturale, illustre la relation amoureuse entre Jean-Charles (Yvan Ponton) et Pierrot (Guy Jodoin), ce qui était très audacieux pour l'époque. Plus récemment, deux séries télévisées jeunesse de Radio-Canada, Les petits rois (2021) et Premier trio (2023), ont présenté un hockeyeur gai. Heated Rivalry s’inscrit dans une volonté de briser les codes de la masculinité associés aux joueurs de hockey, en plaçant la relation au cœur de l’intrigue. La série propose également la première représentation anglophone de ce genre, permettant d’élargir le public touché.
Existe-t-il des joueurs de hockey professionnels faisant partie de la diversité sexuelle et la pluralité des genres?
Oui, deux joueurs professionnels canadiens1 ont ouvertement divulgué leur homosexualité, mais aucun n’a joué dans la Ligue nationale de hockey (LNH). Le premier, Brock McGillis, a fait carrière dans les années 2000 (Civian, 2020). Il a fait son coming out en 2016, soit quelques années après la fin de sa carrière (MacDonald et McGillis, 2021). Depuis, il travaille avec plusieurs organismes LGBTQ+ pour favoriser l’inclusion dans le sport, et il donne des conférences auprès de plusieurs ligues de hockey en Amérique du Nord (Civian, 2020). Le second, Luke Prokop, est défenseur dans la Ligue américaine de hockey (LAH), soit le niveau juste en dessous de la LNH. Lorsqu’il a fait son coming out en 2021, il était le premier joueur repêché et sous contrat avec une équipe de la LNH à avoir ouvertement déclaré être gai (Benjamin, 2021). Il est ainsi un pionnier, en étant le premier (et seul) joueur de la LAH appartenant à la diversité sexuelle.
Pour ce qui est de la pluralité des genres, Harrison Browne est le premier joueur de hockey professionnel trans, mais aussi le premier athlète à évoluer au sein d’une équipe sportive professionnelle tout en étant ouvertement trans (Browne et Browne, 2025). Il a fait son coming out en tant qu’homme trans en 2016, alors qu’il jouait dans la Ligue nationale de hockey féminin (l’ancêtre de la Ligue professionnelle de hockey féminin [LPHF]). Depuis sa retraite en 2017, il milite pour une meilleure inclusion des personnes trans dans le sport, à travers des conférences. Il a aussi écrit, réalisé et joué dans un court métrage inspiré de son vécu de joueur de hockey trans (Pink Light, 2025). Il joue d’ailleurs le rôle de Connors dans Heated Rivalry, un coéquipier d’Ilya au sein des Raiders de Boston.
À ce jour, aucun joueur de la LNH, passé ou présent, n’a publiquement fait de coming out. Cette situation contraste avec les autres grandes ligues de sports américaines, comme le baseball, le football, et le basketball, qui comptent toutes au moins un joueur retraité ayant fait une telle annonce (Leblanc, 2021). La faible présence d’athlètes masculins ouvertement gais dans les sports de haut niveau s’expliquerait, selon Ogawa (2014), par le fait qu’ils ne seraient que peu nombreux à la base, constituant ainsi une forme d’anomalie statistique. Or, cette lecture purement quantitative laisse de côté les dimensions sociales, culturelles et institutionnelles qui structurent l’accès, la participation et la visibilité des athlètes masculins de la diversité sexuelle.
Par ailleurs, dans le cas spécifique du hockey, certains témoignages d’anciens joueurs de la LNH suggèrent tout le contraire : « J’ai joué avec un joueur de hockey dans la ligue nationale qui était homosexuel. Puis je le sais parce que j’avais déjà vu son copain » (Tremblay, 2018). Brian Burke, un commissaire de la LNH et grand allié des droits LGBTQ+, a lui aussi déjà expliqué qu’il y a plusieurs joueurs gais dans la LNH, mais que ces derniers ne souhaitent pas le dire publiquement (Clarke, 2024). La LNH entretiendrait une culture du silence entourant la diversité sexuelle, où s’inter-influencent l’hétérosexualité hégémonique, la spirale du silence, les stratégies de gestion des identités et le sentiment d’oppression (LeBlanc, 2021). Ces dimensions sociales et structurelles montrent que l’absence de joueurs faisant ouvertement partie de la diversité sexuelle dans la LNH ne peut pas se réduire qu’à une simple anomalie statistique.
En quoi la culture du hockey ne favorise-t-elle pas une ouverture à la diversité sexuelle et la pluralité des genres?
Ce n’est pas nouveau, la culture du hockey masculin, comme plusieurs autres sports, semble favoriser des normes hégémoniques de la masculinité traditionnelle (MacDonald, 2014). Concrètement, cela se traduit par la valorisation de la force physique, de la violence et de l’agressivité (MacDonald, 2014). Les nombreuses controverses entourant la culture du hockey masculin et les agressions sexuelles commises par des joueurs (DeKeseredy et al., 2023) en constituent un premier exemple. La normalisation et la tolérance des bagarres, un phénomène singulier dans le hockey, puisque celles-ci sont habituellement punies dans les autres sports ne relevant pas des sports de combat (Kerr, 2005), illustrent également cette valorisation de la violence.
À l’inverse, les normes hégémoniques de la masculinité traditionnelle dans le hockey masculin se traduisent aussi par le rejet du féminin, soit par une distanciation et inhibition émotionnelle, mais surtout par l’hétérosexualité obligatoire (MacDonald, 2014). Dans la série, plusieurs personnes proches de Shane, comme son ami Hayden (Callan Potter), assument son hétérosexualité en lui suggérant de rencontrer des femmes. Historiquement, à partir du XVIIIe siècle, la masculinité a commencé à se définir comme étant l’inverse de l’homosexualité (Blais et al., 2019). Dans un tel environnement, l’hétéronormativité et l’homophobie deviennent prégnantes, contribuant à la création d’une culture peu favorable au dévoilement d’une orientation sexuelle minorisée (MacDonald, 2025).
Le modèle de la culture du silence de LeBlanc (2021) est une conceptualisation basée sur l’ethnographie fictive d’un joueur de hockey de la LNH qui serait gai. Ce modèle permet de mieux comprendre le contexte sportif, social et politique dans lequel les joueurs évoluent et qui pourrait expliquer l’absence de joueurs ouvertement de la diversité sexuelle dans la LNH.
Le premier axe, soit l’hétérosexualité hégémonique, peut être expliqué comme une forme d’oppression qui ancre l'homophobie et le privilège hétérosexuel dans un système idéologique valorisant les comportements hypermasculins (LeBlanc, 2021). Ainsi, la diversité sexuelle devient incompatible avec l’image publique d’un athlète, renforçant la volonté de cacher sa réelle identité sexuelle. Dans la série, Shane tente de se convaincre qu’il serait heureux amoureusement et sexuellement avec Rose Landry (Sophie Nélisse), puisqu’il l’apprécie bien. Pourtant, cela fait déjà plusieurs années qu’il entretient une relation avec Ilya. Ainsi, il choisit de s’afficher publiquement avec Rose, ce qui correspond davantage à l’image normative associée à un joueur de hockey, tout en cachant sa relation avec Ilya.
Le deuxième axe présente la théorie de la spirale du silence. Inspiré des travaux de Noelle-Neumann (1989) en sciences politiques, cet axe explique la peur de l’isolement et de l’oppression sociale, qui amènent les individus à taire une opinion (ou une identité) s’ils perçoivent que l’opinion publique y serait défavorable. Ainsi, tant que ces joueurs sentiront que la LNH, et plus largement les fans ou la société dans son ensemble, ne seront pas ouvert.e.s à recevoir leur coming out de manière positive, ils s'abstiendront. Dans la série, la peur des répercussions négatives d’un coming out sur sa carrière amène Scott (François Arnaud) à expliquer à Kip (Robbie Graham-Kuntz) qu’il ne pourra vivre librement et ouvertement leur relation qu’une fois sa carrière terminée.
Le troisième axe, soit les stratégies de gestion des identités, est présenté par LeBlanc (2021) comme un ensemble de mécanismes de coping, c’est‑à‑dire des stratégies identitaires visant à réduire l’exposition au stigmate, utilisés par les athlètes de la diversité sexuelle pour naviguer dans leur milieu sportif. Ainsi, ils peuvent gérer leur identité sexuelle minoritaire en restant silencieux sur leur vie personnelle ou en essayant de « passer pour » une personne hétérosexuelle. Dans la série, Ilya est bisexuel, donc il ne cache pas son attirance pour les femmes. Il a même une réputation de tombeur auprès de ses coéquipiers, ce qui l’aide à cacher son attirance pour les hommes. Ces stratégies font d’ailleurs grandement écho à la théorie du stigmate de Goffman (1963), où les personnes ayant un stigmate invisible, comme l’orientation sexuelle, apprennent à naviguer avec leur différence socialement perçue comme « anormale » en mobilisant des stratégies similaires.
Enfin, le quatrième et dernier axe porte sur la théorie de l’oppression. Celle-ci permet de mettre en lumière les conséquences individuelles d’un environnement non ouvert à la diversité sexuelle et la pluralité des genres (LeBlanc, 2021). Un joueur de hockey gai peut donc se sentir impuissant, isolé, et penser devoir surveiller ses faits et gestes pour ne pas se faire démasquer. Ce manque d’authenticité peut avoir un impact sur les performances, et ainsi nuire au développement du plein potentiel de ces joueurs (Kinneer, 2018; LeBlanc, 2021). La série commence d'ailleurs avec l’histoire de Scott Hunter qui évoque ses difficultés sur la glace. Ce n’est que lorsqu’il rencontre Kip (et ses fameux smoothies) qu’il commence à mieux vivre avec son homosexualité, malgré qu’il souhaite encore se cacher publiquement. Ce changement a des répercussions positives sur ses performances sportives.
Avons-nous des exemples concrets et récents du manque d’ouverture de la LNH à l’égard de la diversité sexuelle et la pluralité des genres?
Oui, et ils sont malheureusement assez récents. En janvier 2023, Ivan Provorov, un joueur des Flyers de Philadelphie, a refusé de porter le chandail de la fierté durant la soirée thématique de son équipe, sous prétexte que de le porter allait à l’encontre de ses convictions personnelles et religieuses : « Je respecte tout le monde et le choix de chacun. Mon choix a été de rester fidèle à ma personne et à ma religion » (Montminy, 2023, para. 2). Ce joueur avait aussi une certaine peur de représailles par rapport à son pays d’origine, la Russie, qui a des politiques homophobes et transphobes. Cependant, à la suite de ce premier refus, six autres joueurs, pas nécessairement russes, ont ouvertement expliqué leur inconfort et affirmé leur refus de porter le chandail dans les mois suivants, en évoquant des raisons similaires (Kennedy, 2023). En parallèle de ces prises de position individuelles, six équipes ont annoncé le retrait des chandails thématiques abordant les couleurs arc-en-ciel, et une équipe a même complètement annulé sa soirée de la fierté (Kennedy, 2023).
Pour éviter d’autres controverses similaires et les soi-disant distractions, Gary Bettman, le commissaire de la LNH, a annoncé en juin 2023 l’interdiction pour les équipes de porter des chandails thématiques sur la glace (Lorange, 2023). Cette directive est allée encore plus loin en interdisant également l’utilisation du ruban de hockey aux couleurs de l’arc-en-ciel sur l’équipement, exposant les joueurs à une amende (Lorange, 2023). Plusieurs joueurs ont exprimé leur mécontentement, en déplorant que cette interdiction est un pas de recul pour l’ouverture aux communautés LGBTQ+. Cependant, le geste de Travis Dermott a marqué un tournant. En début de saison 2023-2024, il a bravé l’interdiction en apposant discrètement le ruban sur le haut de son bâton, ce qui a remis la situation sous les projecteurs et poussé la LNH à se raviser sur l’interdiction du ruban (La Presse Canadienne, 2023). Les joueurs peuvent maintenant l’utiliser comme bon leur semble. Cependant, les chandails thématiques restent abolis.
Cette saga entourant les soirées de la fierté permet de constater que l’ouverture à la communauté LGBTQ+ dans le hockey masculin, bien que mise de l’avant lors de ces événements, demeure très fragile. Une seule prise de position à l’encontre de celles-ci a eu un effet domino. Par ailleurs, un autre fait marquant lié à la pluralité des genres dans le hockey est passé sous le radar en août 2025. Trois membres haut placés de la LNH siègent désormais au Conseil présidentiel sur le sport, la condition physique et la nutrition (traduction libre) chargé de promouvoir l’excellence sportive chez les jeunes aux États-Unis, notamment en défendant une conception dite traditionnelle du sport qui vise à « écarter les hommes des sports féminins » (traduction libre, The White House, para. 3). Cette position transphobe, conjuguée aux controverses entourant les soirées de la fierté, remet en question l’inclusivité du hockey masculin, ainsi que la volonté réelle de la LNH de soutenir des joueurs ouvertement de la diversité sexuelle ou la pluralité des genres.
Est-ce que le succès de Heated Rivalry pourra aider à rendre le hockey masculin plus inclusif de la diversité sexuelle et la pluralité des genres? Pourrions-nous voir le premier coming out dans la LNH bientôt?
Ce sont d’excellentes questions, qui restent toutefois encore difficiles à répondre. On peut en effet se demander si le succès d’une série peut amener des changements profonds à une culture déjà peu ouverte à la diversité sexuelle et la pluralité des genres.
La LNH a certes reconnu publiquement la série en disant : « Il y a tellement de façons de devenir fan de hockey, et dans les 108 ans de l’histoire de la ligue, c’est probablement le moteur le plus unique pour créer de nouveaux fans » (traduction libre, Abramovitch, 2025, para. 34). Cependant, cette reconnaissance relève davantage d’un geste symbolique que d’un engagement réel envers l’inclusion. En effet, Heated Rivaly a attiré une audience largement féminine et queer (Abramovitch, 2025), élargissant ainsi la portée du hockey à des groupes historiquements marginalisés dans ce sport (Desjardins, 2022). Autrement dit, célébrer l’arrivée de nouveaux fans ne suffit pas : tant que la LNH ne s'attaque pas aux dynamiques d’exclusion qui persistent dans son propre écosystème, sa posture d’ouverture demeure essentiellement de la poudre aux yeux. Les soirées de la fierté et autres événements ou thématiques illustrent bien cette tension : puisque les controverses survenues en 2023 ont montré que, lorsque les gestes ne suivent pas les paroles, l’inclusion affichée par la LNH reste fragile et superficielle.
Il est également possible que plusieurs joueurs de la diversité sexuelle ne cachent pas nécessairement leur orientation sexuelle à leurs coéquipiers (comme le témoignage de George Laraque le suggère), mais que faire un coming out public ne soit pas quelque chose d’important pour eux. Toutefois, l’absence de coming out public ne signifie pas obligatoirement que ces joueurs se sentent pleinement à l’aise ou en sécurité dans leur milieu sportif, d'où la question du bien‑être réel des joueurs de hockey de la diversité sexuelle.
Il reste encore beaucoup de questions et peu de réponses, qui ne pourront être élucidées qu'avec le temps. Mais si Heated Rivalry est une goutte d’eau dans l’océan pour favoriser l’inclusion dans le hockey masculin et les sports en général, il est certain que cette goutte est d’une importance capitale.
C’est précisément autour de ces enjeux que s’articule ma thèse au doctorat en sexologie. En effet, je m’intéresse aux expériences des joueurs de hockey de la diversité sexuelle par rapport à leur milieu sportif. Ainsi, un de mes objectifs est de documenter les stratégies qu’ils mettent en place pour naviguer dans un sport historiquement structuré par des normes hétéronormatives.
1 Deux joueurs professionnels européens ont également fait leur coming out, soit Jon Lee-Olsen (Danemark) et Janne Puhaka (Finlande).