Le 2 avril 2026, s’est tenu un colloque sur le slut-shaming organisé par Le GRISE. Le présent contenu est issu des communications présentées lors de cet événement et a été rédigé par Alexa Martin-Storey, professeure et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la stigmatisation et le développement psychosocial, de Éléonore Chavignon, étudiante au doctorat en psychoéducation, ainsi que de Y-Lane Noémie Zaine, étudiante à la maîtrise en psychoéducation à l’Université de Sherbrooke.
Le colloque « Le slut-shaming : mieux comprendre ce phénomène pour soutenir les personnes adolescentes » a réuni, le 2 avril 2026 à l'Université de Sherbrooke (campus de Longueuil, Québec), des chercheuses et chercheurs, des éducatrices et éducateurs ainsi que d’autres professionnel.le.s afin de se pencher sur un problème tenace et persistant : le slut-shaming. Ce texte revient sur les concepts clés abordés lors du colloque et vise à démystifier cette discrimination vécue principalement par des femmes et des filles.
Que signifie subir du slut-shaming?
Ce terme possède une longue histoire, mais les personnes chercheuses s’entendent généralement pour définir le slut-shaming comme une forme de victimisation motivée par le comportement sexuel ou sexualisé, réel ou perçu, de la personne ciblée, ces comportements étant jugés comme outrepassant les normes sociales. Cette définition s’appuie sur une analyse approfondie de la littérature existante et sur des heures d'entretiens avec des adolescentes et des jeunes femmes. Et bien que le slut-shaming puisse toucher des personnes de tout âge, ce problème devient particulièrement saillant à l'adolescence.
Pour cerner à quoi ressemble concrètement le slut-shaming, les adolescentes identifiaient comme telles des expériences où d'autres personnes exprimaient des commentaires négatifs sur la longueur de leurs jupes ou la coupe de leurs chandails, répandaient en ligne des rumeurs sur leur vie sexuelle, ou encore les accusaient de « trop » s'intéresser aux garçons ou de « trop » flirter avec eux. Les adolescentes ont également décrit comment les écoles pouvaient prendre part au slut-shaming, notamment par les codes vestimentaires. Par exemple, elles ont qualifié de slut-shaming les règles portant sur la largeur des bretelles de camisole.
Les normes sociales et la voie étroite de la sexualité féminine
Comprendre d'où proviennent les normes définissant quels types de comportements sont considérés comme « trop sexuels » ou « trop sexualisés » peut nous aider à cerner qui est susceptible de subir du slut-shaming. La perspective du « cercle vertueux » soutient que les personnes dont le comportement sexuel ou sexualisé est perçu comme menaçant les normes dominantes sont davantage sanctionnées. Bay-Cheng (2015) mobilise cette perspective du « cercle vertueux » afin de mieux comprendre le slut-shaming. Elle explique, que puisque les filles reçoivent plus tôt et plus intensément que les garçons des messages sur l'importance d'être attirantes, on s'attend à ce qu'elles empruntent une voie étroite à l'adolescence : elles doivent être perçues comme sexuellement ou romantiquement intéressantes pour les hommes et les garçons, mais pas trop, au risque de sembler trop investies à paraître sexuellement ou romantiquement intéressées. Dans ce contexte, le slut-shaming sert de menace et de punition au fait de traverser cette fine frontière.
Une partie des conséquences négatives du slut-shaming découle du sentiment qu'il est presque impossible de « bien faire », c’est-à-dire d'emprunter la voie étroite des comportements jugés acceptables. Des entretiens avec des adolescentes ont révélé qu'elles étaient moins susceptibles de dénoncer le slut-shaming que d'autres formes de victimisation, parce qu'elles se sentaient davantage responsables du slut-shaming subi comparativement à d'autres formes de victimisation, et parce qu'elles craignaient d'être blâmées pour avoir subi du slut-shaming en raison de leurs vêtements ou de leur comportement.
Des jeunes plus exposé.e.s que d’autres
En plus des filles, de manière générale, d'autres groupes ont également été identifiés comme rapportant des niveaux plus élevés de slut-shaming. C’est notamment le cas des jeunes de la diversité sexuelle (c'est-à-dire les jeunes ayant rapporté des identités sexuelles telles que gaies, lesbiennes, bisexuelles ou pansexuelles) ainsi que les jeunes de la diversité de genre (c'est-à-dire les jeunes rapportant des identités de genre différentes du sexe qui leur a été assigné à la naissance, comme les jeunes trans ou les jeunes non binaires). Ces jeunes rapportent vivre des niveaux plus élevés de slut-shaming. La recherche suggère depuis longtemps que ces groupes subissent aussi davantage d'autres formes de violences à caractère sexuel, comme le harcèlement à caractère sexuel.
Les jeunes en situation de handicap rapportent également des niveaux plus élevés de slut-shaming, ce qui pourrait refléter le fait qu’iels sont aussi fréquemment désexualisé.e.s par leurs pairs. Ainsi, tout comportement perçu comme sexualisé de leur part peut alors entraîner des jugements négatifs.
Enfin, les filles racialisées rapportent subir fréquemment du slut-shaming. Ces résultats reflètent probablement le fait que certains groupes de filles racialisées, notamment les filles noires, sont perçus comme plus matures plus tôt dans leur développement et subissent également des niveaux plus élevés de harcèlement à caractère sexuel. Si l'on réfléchit à la manière dont le slut-shaming est utilisé pour imposer des normes autour du genre et de la sexualité, il est cohérent que les personnes cumulant plusieurs identités marginalisées soient plus à risque de vivre ce type d’expériences.
Des conséquences bien réelles
Certes, la préoccupation à l'égard des commentaires ou comportements sexuels non désirés n'est pas nouvelle, et le slut-shaming peut être conceptualisé comme un sous-type de harcèlement à caractère sexuel (c'est-à-dire une conduite à caractère sexuel non désirée) ayant pour but de porter atteinte à la dignité d'une personne. Chez les adolescentes et les adolescents, il est associé à des conséquences négatives telles que la détresse psychologique et l'absentéisme scolaire par peur pour sa sécurité, et ce, même en tenant compte du harcèlement à caractère sexuel de manière générale. Plus troublant encore, des études expérimentales ont démontré que les jeunes perçu.e.s comme plus « sexualisé.e.s » sont plus souvent blâmé.e.s en cas de victimisation, que celleux n'étant pas perçu.e.s comme tel.le.s.
Que peut-on faire pour changer les choses?
En définitive, la recherche suggère que les jeunes ont le sentiment de ne pas bénéficier du soutien dont iels ont besoin face au slut-shaming. Bien que le slut-shaming soit lié à d'autres formes de victimisation, il serait pertinent de l’aborder plus spécifiquement dans les programmes portant sur les stéréotypes de genre et l'intimidation. Les milieux scolaires gagneraient aussi à être plus explicites quant à la manière dont ils prennent en charge ce type de victimisation. Certaines des structures déjà en place dans le milieu scolaire, comme les cours d’éducation à la sexualité et les programmes de lutte contre l'intimidation destinés aux jeunes, peuvent constituer des points de départ cruciaux pour sensibiliser et outiller face à ces enjeux dès le plus jeune âge.
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