Le male gaze, ou regard masculin, a été théorisé par Laura Mulvey en 1975 dans son essai Visual Pleasure and Narrative Cinema. Il fait référence à la manière dont les médias mettent en scène les femmes selon un regard masculin, destiné à plaire au spectateur hétérosexuel, souvent considéré comme le spectateur par défaut. Ainsi, il n’est pas rare que la femme soit réduite à un objet de désir masculin, c’est-à-dire qu’elle soit passive et accessoire à l’homme, tout en valorisant celui-ci.
Il existe quelques tests, plus ou moins connus, permettant de mesurer la représentation des femmes ou des minorités dans les médias. Le test Vito Russo1 évalue la présence d’un personnage queer et la manière dont son identité est représentée, notamment si elle est unidimensionnelle, voire instrumentalisée pour le récit. Le test Duvernay2 évalue si un personnage faisant partie d’une minorité ethnique a une vie « pleinement réalisée », à savoir s’il a ses propres désirs et ambitions, plutôt que d’être seulement accessoire à un personnage blanc. Le test de Mako Mori3, quant à lui, mesure l’importance de l’arc narratif d’un personnage féminin. Ces tests découlent tous du plus connu, le test de Bechdel, créé par l’autrice et bédéiste états-unienne Alison Bechdel4. Son but est d’évaluer la sous-représentation des femmes au cinéma selon trois critères :
- le film doit comprendre au moins deux personnages féminins nommés;
- ces deux femmes doivent discuter entre elles à au moins un moment dans le film;
- leur discussion doit porter sur autre chose que sur les hommes.
Ce test est un outil intéressant pour favoriser une réflexion critique quant à la visibilité et le rôle des femmes dans une œuvre cinématographique. Cependant, passer le test de Bechdel ne garantit pas qu’une production soit féministe ou dénuée du male gaze. L’inverse est aussi vrai : The Substance (2024), par exemple, ne remplit pas tous les critères, mais se révèle être très féministe dans son propos.
À travers le regard masculin, les femmes queers n'échappent pas à la misogynie ni à l’homophobie; elles sont donc bien souvent fétichisées. Une histoire d’amour entre deux femmes devient un prétexte pour exhiber les fantasmes sexuels non sollicités de certains réalisateurs. On assiste ainsi, une fois de plus, à la projection hétérosexuelle sur les relations saphiques.
Par exemple, La Vie d’Adèle (2013) a fait couler beaucoup d’encre sur le sujet, particulièrement concernant la scène de sexualité de sept minutes, considérée problématique pour plusieurs raisons (Child, 2013; Holden, 2023). D’une part, en raison de sa durée inutilement longue et de l'inconfort des actrices durant le tournage; d’autre part, vous l’aurez deviné, en raison de l’aspect qui caractérise les dérapages nommés ci-haut, soit le regard masculin qui transperce l’écran. Julie Maroh, l’autrice de la bande dessinée de laquelle le film est inspiré, se serait montrée satisfaite du résultat de l’adaptation, mais dénote le manque de femmes queers sur le plateau (Carlson, 2013; Cooper, 2013). Étant elle-même une femme queer, elle juge la scène de sexualité irréaliste et performative. Cela revient à l’idée que raconter une histoire sur une réalité nous échappant peut être un terrain glissant, en raison de la facilité à tomber dans les clichés. Comme ici en l’occurrence, lorsqu’un réalisateur hétérosexuel emprunte les codes d’un univers queer qu’il ne connaît pas. Il est important de préciser que, bien que Maroh et d’autres femmes queers soient déçues et déplorent le manque d’authenticité de cette représentation, certaines spectatrices des communautés LGBTQ+ se sont révélées satisfaites (Cooper, 2013). Dans tous les cas, les actrices Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux se seraient plaintes des méthodes de travail et de la coercition d’Abdellatif Kechiche, le réalisateur, lors du tournage (Pulver, 2018).
Dans ce texte, nous présentons le contre-exemple que constitue le film Carol (2015) de Todd Haynes (May December, Far From Heaven) dans lequel le défi de montrer l’intimité entre femmes est brillamment relevé. À New York, dans les années 1950, Therese Belivett (Ronney Mara), aspirante photographe travaillant dans une grande surface à Manhattan, tombe amoureuse d’une femme mariée et plus âgée, Carol Aird (Cate Blanchett). Leur histoire débute lors d’une journée banale pour Therese alors que la frénésie des fêtes bat son plein au magasin. La monotonie qui plane derrière le comptoir où est confinée Therese est soudainement rompue lorsque Carol vient lui demander conseil pour acheter une poupée pour sa fille.
Ce texte abordera également la question de la différence d’âge entre les deux protagonistes, un élément central de leur relation et étroitement lié au concept du male gaze. Celui-ci peut en effet influencer la manière dont cet écart est représenté et vécu à l’écran par les personnages. Il n’est donc pas surprenant que, au cinéma, les relations avec une différence d’âge mettent majoritairement en scène des hommes plus âgés et des femmes plus jeunes. Dans Carol, la représentation est unique, puisqu’il est relativement rare de voir un personnage féminin plus âgé entretenir une relation avec une partenaire plus jeune. Cela est d’autant plus notable lorsqu’il s’agit de deux femmes! Leur relation se retrouve ainsi à l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir, notamment l’hétérosexisme, l’âgisme, et le classisme en raison de leurs milieux sociaux qui diffèrent.
L’intimité entre femmes dirigée par l’homme
On peut se douter qu’il est plus difficile de questionner la norme et ses pratiques de travail lorsqu’on fait partie de cette norme. En l’occurrence, de questionner la manière dont les films sont écrits et tournés pour le spectateur homme cishétérosexuel, lorsqu’on est un homme cishétérosexuel. Est-ce possible de réaliser une scène d’intimité entre des personnages féminins de manière respectueuse en étant un homme? On pourrait dire que oui, si l’on se réfère à Yorgos Lanthimos et sa brillante réalisation de The Favourite (2018), qui lui a valu l’Oscar du meilleur réalisateur. L’entièreté de l’histoire repose sur des dynamiques de pouvoir et de sexualité entre femmes au sein de la royauté en Angleterre, au XVIIIe siècle. Il aurait été « facile » de tourner des scènes aux allures voyeuristes avec une caméra qui aurait objectifiée les corps féminins sur son chemin. Au contraire, Yorgos a pris soin de montrer ce qui était nécessaire et même de respecter ses actrices au passage (!). Il importe cependant de nuancer : ce n’est pas parce qu’un réalisateur choisit de montrer de la nudité ou de la sexualité entre femmes qu’il est irrespectueux et que son regard d’homme hétérosexuel transparaît nécessairement dans son travail. Tourner une scène plus explicite n’est pas une mauvaise chose, tout dépend de comment cela est fait et pourquoi, ce que nous expliquons un peu plus loin dans ce texte.
Yorgos a fait le choix d’en montrer moins pour en insinuer davantage. D’un autre côté, la scène de sexualité dans Mulholland Drive de David Lynch (2001) – à laquelle Chappell Roan fait référence dans sa chanson Naked in Manhattan – est un autre exemple d’une représentation soucieuse. Lynch s’était concentré sur le haut des corps de Naomi Watts et de Laura Harring. D’abord, il dévoile celui de Harring avec parcimonie, suggérant sa silhouette dans une chambre à l’éclairage plus sombre lorsqu’elle rejoint Watts dans le lit. Laura Harring a raconté son expérience positive de ce tournage et l’importance qu’avait accordé Lynch au confort des actrices (Dazed, 2017).
Dans Carol, l’intimité qui se construit entre les protagonistes est d’une justesse et d’une authenticité impressionnantes. On peut, entre autres, le constater lors de leur premier rendez-vous où la gêne de Therese se mêle à la grande curiosité de Carol. Puis, la juxtaposition des scènes suivantes met en valeur l’importance de ce nouveau lien qui se crée : cette même soirée, les deux femmes ne sont plus ensemble et elles se font draguer et complimenter par des hommes. On ressent le décalage, ces situations n’atteignant pas la tension de leurs échanges du midi. Bien que Carol et son mari Harge (Kyle Chandler) soient en processus de divorce, ce dernier tente de la reconquérir et lui répète qu’elle est toujours la plus belle femme dans une pièce, laissant celle-ci presque indifférente à ses paroles. De son côté, Therese passe la soirée avec Dannie (John Magaro), qu’elle finit par quitter après un baiser qui la rend inconfortable. Et que dire de la scène suivante! Le lendemain, à bord de la voiture de Carol, les deux femmes quittent New York pour se rendre à la campagne. Cette séquence onirique dans le tunnel nous transporte littéralement dans un autre monde : celui de Therese qui tombe peu à peu en amour! Filmé sur pellicule 16mm, le long-métrage prend littéralement vie : les textures et le grain se ressentent, enrichissant l’expérience émotive des personnages, mais aussi du spectatorat. La comparaison entre ces scènes souligne non seulement le manque d’intérêt de ces femmes envers autrui, mais elle démontre aussi le véritable respect et la puissance qui est accordée à leur amour grandissant tout au long du film.
Concrètement, comment identifier la différence entre une bonne et une mauvaise représentation de la sexualité entre femmes?
De prime abord, la sexualité est-elle justifiée par la trame narrative ou est-elle vide de sens? Son unique but est-il d’exciter l’auditoire? Si oui, est-ce vraiment nécessaire? La scène de sexualité tombe-t-elle dans le sensationnalisme? La caméra montre-t-elle les actrices dans les moindres détails et dans toutes les positions? Quel est votre ressenti? Avez-vous l’impression d’assister aux désirs du réalisateur? Si vous faites partie des communautés LGBTQ+, vous sentez-vous respecté.e.s? Si la grande majorité des communautés queers est mal à l’aise avec la représentation – comme dans le cas de La Vie d’Adèle – c’est qu’on est passé à côté de quelque chose… Est-ce que la durée de la scène est raisonnable? Et finalement, est-ce que les actrices ont été respectées durant le tournage? Est-ce qu’un.e coordonnateur ou coordonnatrice d’intimité était sur place pour s’assurer du respect de leur consentement et de leurs limites?
L’érotisme au cœur du scénario et de la réalisation
L’art de la subtilité décuple l’érotisme qui imprègne l’histoire d’amour de Carol et Therese. Alors que l’homosexualité était encore criminalisée et pathologisée5 à cette époque, nous sommes charmé.e.s par un ensemble harmonieux de regards tantôt furtifs, tantôt lascifs, de touchers tendres et d’étreintes lancinantes où chaque rapprochement nous enchante. Todd Haynes peut se targuer d’avoir maîtrisé la réalisation des scènes d’intimité entre les deux actrices. Le male gaze n’est pas présent. Au contraire, un véritable respect et de la bienveillance transparaissent dans ces scènes. La tension accumulée entre Carol et Therese tout au long du film est palpable et, enfin seules, dans un motel à des kilomètres de leurs domiciles respectifs et des regards, elles peuvent finalement laisser libre cours à leur désir mutuel. L’intimité sexuelle est justifiée, elle est bien placée dans le récit et on a finalement accès à une autre facette des personnages. Par exemple, lorsque Carol veut éteindre la lumière, peut-être en raison de son rapport avec son propre corps ou pour rendre Therese plus à l’aise, celle-ci affirme qu’elle ne veut pas, qu’elle désire la voir. Cette affirmation de soi contrebalance avec la timidité usuelle de Therese : elle semble tout à coup en confiance.
Des scènes d’intimité à l’écran comportant des dialogues sont plutôt rares et, dans ce cas-ci, on a même droit à des confessions. Carol laisse échapper : « My angel, flung out of space6 ». C’est vulnérabilisant, c’est touchant, c’est un peu déstabilisant, mais c’est humain, and we’re here for it. Finalement, la musique, la direction photo méticuleusement soignée et le talent des actrices intensifient l’esthétisme de ce moment.
La différence d’âge et l’effet miroir des relations
En plus d’être subversive dans son contenu et dans sa forme, l’œuvre avant-gardiste The Price of Salt, écrite en 1952 par Patricia Highsmith, sur laquelle est basé le film Carol, a suscité bien des discussions et des critiques avant son adaptation au cinéma. Il suffit d’observer la différence d’âge entre les deux protagonistes (un sujet déjà controversé) et le contexte sociopolitique (l’homosexualité faisait partie des troubles mentaux) dans lequel l’histoire a été écrite pour comprendre que la publication du livre n’a pas été facile. Environ une douzaine d’années séparent Carol et Therese et c’est rafraîchissant d’accéder à une représentation médiatique de cette réalité sans qu’elle soit nécessairement idéalisée.
Habituellement, lorsqu’il y a une grande différence d’âge entre deux personnages, ces derniers sont hétérosexuels et l’homme est plus vieux. Cette représentation, qui ne date pas d’hier, est tellement usuelle qu’on ne calcule plus sa prévalence dans les films hollywoodiens. Pour ne nommer que ceux-ci :
- Pretty Woman (Une jolie femme), 1990, Richard Gere, 40 ans et Julia Roberts, 22 ans.
- Husbands and Wives (Maris et Femmes), 1992, Woody Allen, 56 ans et Juliette Lewis, 19 ans.
- Little Women (Les quatre filles du docteur March), 1994, Gabriel Byrne, 44 ans et Winona Ryder, 22 ans.
- Heat (Tension), 1995, Robert De Niro, 52 ans et Amy Brenneman, 31 ans.
- As Good As It Gets (Pour le pire et pour le meilleur), 1997, Jack Nicholson, 60 ans et Helen Hunt, 34 ans.
- Magnolia (1999), Jason Robards, 77 ans et Julianne Moore, 39 ans.
- The Departed (Les infiltrés), 2006, Jack Nicholson, 69 ans et Kristen Dalton, 40 ans
- The Wolf of Wall Street (Le loup de Wall Street), 2013, Leonardo DiCaprio, 39 ans et Margot Robbie, 23 ans.
- Phantom Thread (Le fil caché), 2017, entre 20 et 25 années séparent Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps.
- The Mummy (La momie), 2017, Tom Cruise, 55 ans et Annabelle Wallis, 33 ans.
Dans certains cas, cette disparité sert l’histoire tandis que dans d’autres, elle serait possiblement un reflet des désirs des producteurs, réalisateurs et scénaristes masculins (Mulvey, 1975). Les écarts d’âge entre adultes consentant.e.s ne posent pas problème en soi. Cependant, il importe de prendre en considération le pouvoir de la représentation, de la tribune propre aux œuvres culturelles : elles permettent de normaliser des comportements, des valeurs, des corps, des sexualités et d’en stigmatiser d’autres. De ce fait, dans le contexte patriarcal actuel où la glorification de la jeunesse des femmes est constamment mise de l’avant, il est d’autant plus primordial et politique d’avoir accès à des corps diversifiés, de toutes les couleurs, de tous les âges et de toutes les capacités pour contrer les nombreux discours normatifs et désuets entourant la sexualité. Les femmes plus « âgées » subissent une discrimination intersectionnelle au croisement de l’âgisme et du sexisme (Westwood, 2023). Une étude de 2016 sur la discrimination fondée sur l’âge et le sexe dans la distribution des rôles montre que, à Hollywood, les femmes plus âgées se voient attribuer moins de rôles que leurs homologues masculins, tandis que les jeunes femmes en obtiennent davantage que les jeunes hommes (Fleck et Hanssen, 2016).
Au-delà du fait que Carol met en scène une histoire d’amour entre deux femmes, le film renverse également une autre norme en proposant une représentation différente de la jeunesse. En effet, il ne s’agit pas ici d’un père de famille qui quitte son mariage pour déambuler avec une femme trophée ni d’un homme qui mène une double vie avec une partenaire plus jeune avant de rentrer auprès de sa famille, comme le suggèrent certains stéréotypes. Le film présente plutôt une femme divorcée, sûre d’elle et de sa valeur, qui tombe amoureuse d’une partenaire plus jeune. L’écart d’âge devient alors un élément structurant du récit, permettant de mettre en lumière à la fois ce qui les rapproche et ce qui les distingue. Par exemple, Carol a vécu d’autres romances avec des femmes, tandis que Therese découvre tout juste cette attirance. Il y a quelque chose de beau, voire de subversif, dans le fait de représenter une femme de 46 ans, incarnée par Cate Blanchett, comme à la fois désireuse et désirée. Les femmes plus âgées sont moins souvent perçues comme étant désirables et encore moins comme ayant une agentivité sexuelle (Boisvert, 2017). De surcroît, ces personnages sont généralement joués par des actrices plus jeunes (Fleck et Hanssen, 2016).
Les inégalités au sein de leur relation ne proviennent pas de leur socialisation de genre. En l'occurrence, Carol n’a pas plus de pouvoir grâce à ses privilèges masculins, mais plutôt par sa maturité, qui incarne souvent l’autorité, la sécurité et la connaissance. La jeunesse incarne quant à elle généralement la naïveté, l’insécurité financière et, parfois, la soumission. Ainsi, il existe un rapport de pouvoir inhérent à la relation de Carol et Therese par leur statut social et leurs expériences de vie qui diffèrent, sans toutefois être aux antipodes. Heureusement, cette différence ne gêne pas leur dynamique, et ce malgré les embûches intrinsèques à une histoire queer en 1952. Carol risque beaucoup plus que Therese dans cette relation, notamment la garde de sa fille; cela augmente l’impuissance de Therese qui ne peut pas l’aider et n’a aucun contrôle par rapport à cet enjeu. Leur relation est empreinte de respect, les deux protagonistes conservent leur agentivité et il n’y a pas de coercition. Par exemple, Carol n’achète pas l’amour de Therese et ne tire pas avantage de sa naïveté : elle ne lui vend pas du rêve non plus. Therese prend ses propres décisions, elle n’est pas contrainte et elle demeure critique face à cette relation.
L’effet miroir des relations
Selon la théorie de Jung (1964), les relations amoureuses agissent comme un miroir sur nous-mêmes, reflétant nos défauts, nos qualités et les peurs que nous projetons sur l’autre. Nos pensées, nos réactions émotionnelles et nos comportements, qui découlent de notre perception (positive ou négative) des autres, révèlent certains aspects de notre monde intérieur, qu’ils soient conscients ou inconscients.
L’arc narratif soigneusement écrit des deux personnages du film met en évidence cette théorie. Initialement, Carol nous apparaît en contrôle, bien établie dans sa vie et même inatteignable pour Therese en raison des enjeux entourant la possible perte de la garde de son enfant. De son côté, Therese est peu affirmée et certaine d’une seule chose : son désir de devenir photographe. Elle admire Carol et voit en elle la stabilité, la réussite. Carol voit en Therese la jeunesse, la liberté : l’univers des possibilités. Les deux se projettent l’une sur l’autre. Tout le long du film, bercé.e.s par la douce musique du compositeur Carter Burwell, nous sommes principalement centré.e.s sur la perspective de Therese qui convoite Carol. Quand bien même leur amour est réciproque, Carol semble toujours avoir davantage de pouvoir, de par son âge, sa classe sociale et son expérience dans les relations queers. Dans une entrevue pour Film Comment, Todd Haynes explique que, lorsque nous reprenons la scène de l’ouverture du film, au lounge de l'hôtel, nous changeons de perspective pour passer de celle de Therese à celle de Carol (Davis, 2015). C’est désormais cette dernière qui est dans l’attente et qui désire retrouver Therese alors que celle-ci est plus confiante et qu’elle travaille désormais au New York Times.
Ce renversement de dynamique et de perceptions entre les deux femmes reflète bien ce qu’Anne Smelik (2004) affirme sur les relations entre femmes. Elle explique que l’Autre peut à la fois être une réflexion de soi par l’identification (vouloir être elle), et un objet de désir (vouloir être avec elle). Le film nous en donne un exemple flagrant lorsque Carol observe le corps nu de Therese et la complimente implicitement : « I’ve never looked like that7 ». Cette ligne de dialogue a également une signification plus subversive en lien avec leur différence d’âge et son érotisation, autant pour Carol que pour Therese. On ne peut nier la valeur qu’il est possible d’accorder à la considération, au regard que pose sur nous une personne plus âgée que nous désirons et qui nous désire en retour. Et inversement, Carol se sent vue et importante par l’intérêt que lui porte Therese. On peut, entre autres, le remarquer dans la manière dont elle prend soin d’elle, lorsqu’elle lui brosse les cheveux, par exemple.
Un visionnement qui en vaut la peine
Carol est incontestablement un chef-d’œuvre non seulement grâce à son scénario et à ses actrices remarquables, mais aussi de par son esthétisme art house film8 à couper le souffle. Sans grande surprise, il passe haut la main le test de Bechdel et on accueille à bras ouverts l'absence du male gaze dans la réalisation. La profondeur des protagonistes ainsi que la méticulosité avec laquelle leur relation est dépeinte sont admirables et leur différence d’âge est habilement traitée. Enfin, c’est toujours agréable de faire une immersion dans une autre époque. Si vous ne l’aviez pas déjà visionné, on vous le recommande!
Carol est disponible sur Crave.