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Opinion • Vers une nouvelle sexologie : où sont les clinicien.ne.s militant.e.s?

18 août 2020
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Ce texte a été construit à partir des réflexions de sexologues clinicien.ne.s. Nous présentons ici leurs opinions, réflexions et hypothèses colligées par Eden Fournier, sexologue.

Ayant pour mandat de lutter pour l’amélioration de la santé sexuelle et la défense des droits sexuels, Les 3 sex* offrait une bourse d’écriture en décembre 2018 afin d’inviter les membres de sa communauté à porter un regard critique sur la pratique clinique en sexologie. Fort de l’appui d’une donatrice militante, Les 3 sex* souhaitait encourager une prise de parole par les personnes issues de la pratique clinique telles que les psychothérapeutes, les sexologues clinicien.ne.s et les étudiant.e.s dans le but de favoriser l’adoption d’une approche critique et réflexive quant aux enjeux sociopolitiques ayant un impact sur la santé et les droits sexuels. À cet effet, la bourse d’écriture s’inscrivait dans la lignée du colloque « La sexologie clinique : entre intégrativité des approches et politisation de la pratique ».

Malgré un désir marqué de faire rayonner les savoirs cliniques liés à la sexualité humaine, à l’instar de la recherche-intervention en sexologie, le comité de lecture responsable de la bourse d’écriture Regard critique sur la pratique clinique en sexologie n’a eu d’autre choix que de mettre fin à l’appel de textes, n’en ayant reçu aucun. Souhaitant comprendre les raisons sous-tendant la non-prise de parole des personnes issues de la sexologie clinique, Les 3 sex* a convié les communautés universitaire, communautaire et clinique à lui soumettre en septembre 2019 des textes d’opinion afin de mettre en lumière des pistes de solution et s’est engagé à remettre deux prix correspondant au montant de la bourse initiale au texte s’étant le plus démarqué.

À la suite de la réception de deux textes n’ayant su proposer de nouvelles réflexions en lien avec l'implication et l’inclusion des clinicien.ne.s dans la lutte pour la santé et les droits sexuels, les membres du comité de lecture œuvrant en milieu clinique ont convenu de produire le présent texte visant à répondre à la question suivante : de quelle façon le milieu clinique participe-t-il à la lutte pour les droits et la santé sexuelle?

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Intégrativité et accessibilité des savoirs cliniques

En ce qui a trait à l’intégration des savoirs cliniques sexologiques au sein de milieux communautaires et universitaires en lien avec la lutte pour la santé sexuelle et les droits sexuels, le comité de lecture a relevé plusieurs obstacles inhérents à la pratique clinique de la sexologie au Québec. D’une part, il semblerait que cette pratique, auprès d'individus ou de couples, s’ancre principalement dans une conception micro ou individuelle de la sexualité humaine, contrairement à la conception macro ou sociale de la sexualité mise de l’avant par les milieux communautaires et universitaires. D’autre part, le manque d’accessibilité des services sexologiques cliniques, au regard de leur coût élevé, rendrait plus difficile l’amélioration de la santé sexuelle et la défense des droits sexuels dans une perspective de justice sociale et d’inclusion des personnes les plus marginalisées, généralement moins nanties. Une offre de services à coût réduit ne permettrait pas à l’ensemble des clinicien.ne.s de gagner un salaire adéquat en raison des dépenses associées à une pratique privée telles que les coûts liés aux permis d’exercice professionnel et les frais de location d’un espace de travail. Néanmoins, l’éducation à la sexualité et la sexothérapie en contexte clinique favorisent l’amélioration ou le maintien de la santé sexuelle des individus en relation avec un.e ou plusieurs partenaires ou en interaction avec des membres de leur famille.

Regard de l’autre et militantisme sexologique

Il semblerait que l’implication des clinicien.ne.s dans le domaine de la sexologie dans la défense des droits sexuels demeure limitée, bien qu’un nombre croissant de clinicien.ne.s propose des tarifs modulés selon le revenu dans une perspective d’accessibilité et d’inclusion. A contrario, les milieux communautaires et universitaires occupent fréquemment un espace, l’espace public, afin de lutter pour la santé sexuelle et la défense des droits sexuels notamment par le biais de manifestations ou de recherches dans la communauté. Un désintérêt ou un inconfort avec le militantisme, un désir de confort ou un manque de temps pourraient partiellement expliquer l’absence ou le silence des clinicien.ne.s dans les espaces publics. Or, malgré un possible désintérêt, il semblerait que la prise de parole ayant trait à la sexualité humaine soit dominée, dans les médias, par les sexologues œuvrant à l’extérieur des milieux communautaires et universitaires.

En outre, la formation clinique des sexologues psychothérapeutes ne permettrait pas l’adoption et la mise en oeuvre de stratégies et de moyens visant la lutte pour la santé sexuelle et les droits sexuels avec pour pierre angulaire la pratique clinique. En ce qui a trait à la formation pratique et à la réalisation des stages en sexologie au deuxième cycle, les opportunités d’apprendre par l’observation d’un.e professionnel.le plus expérimenté.e ou les jeux de rôles seraient limitées, contrairement au type d’enseignement privilégié au sein d’autres domaines liés à la santé sexuelle tels que la médecine. À cet effet, il semblerait que plusieurs clinicien.ne.s impliqué.e.s dans la supervision des stages estiment que leur clientèle refuserait qu’une tierce partie, un.e étudiant.e en formation, soit présent.e lors de la prestation de services en sexologie. Il apparaît également que les clinicien.ne.s pourraient craindre que leurs compétences ou leurs interventions soient remises en question par cette tierce partie. La crainte de s’exposer ou de paraître incompétent.e.s en tant que professionnel.le.s ou étudiant.e.s aux cycles supérieurs, pourrait avoir un impact sur le type d’apprentissages privilégiés en sexologie clinique.

Les interventions et les approches mises de l’avant par un.e professionnel.le en formation engendrent une révélation de soi en lien avec les enjeux, les valeurs et la sexualité qui leur sont propres. De cette manière, il serait pertinent d’explorer si l’environnement académique destiné à la formation des clinicien.ne.s favorisent une expression du soi par l’établissement, en contexte universitaire, d’un contexte sécurisant. Le dévoilement de soi, pour les sexologues ou psychothérapeutes, est fortement découragé dans la pratique psychothérapeutique, alors que les jugements clinique et critique gagneraient à être mis de l’avant dans une optique de lutte pour la santé et les droits sexuels. En parallèle, le désir de ne pas faire face à la critique ainsi que la perception que des actes professionnels pourraient leur être reprochés sauraient nourrir une culture individualiste au sein des milieux cliniques. Contrairement aux milieux académiques et communautaires, le travail d’équipe, la révision par les pairs ainsi que la supervision directe font figure d’exception au sein des milieux cliniques. En outre, l’impression, chez certain.e.s sexologues clinicien.ne.s, que la délation auprès de l’Ordre professionnel des sexologues du Québec (OPSQ) constitue une pratique courante pourrait avoir un impact négatif sur l’établissement de liens de confiance entre les professionnel.le.s.

Lutte collective et sexologie clinique néolibérale

Il semble que l’essence de la pratique clinique, généralement en cabinet privé, au Québec, pourrait être plus explorée afin de mieux comprendre la tension entre une pratique individuelle et une lutte collective pour la santé sexuelle. En ce sens, la toile de fond de la pratique sexologique clinique, définie par l’économie ainsi que la logique néolibérales et marquée par la compétition au regard d’un marché ayant pour limite sa spécificité, pourrait avoir un impact et légitimer certaines attitudes pouvant être présentes chez des clinicien.ne.s en lien avec l'exercice de leur profession telles que la méfiance, entendue ici comme la peur de la délation, et l’individualisme, par opposition à une préférence pour le travail d’équipe. Contrairement au travail en milieux communautaires ou universitaires, la structure de travail privilégiée par les clinicien.ne.s, le travail autonome, pourrait constituer un frein à l’implication bénévole au regard des coûts en termes de temps et de pertes de revenus qui y sont associés. En revanche, les notions prônées par la profession, telles que la bienveillance et l’établissement d’un lien de confiance fort, gagneraient à être incarnées dans les échanges entre les professionnel.le.s oeuvrant dans le domaine de la sexologie.

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Au final, il semblerait adéquat d’interroger comment le sexologique saurait s’arrimer au politique à l’égard des enjeux sociopolitiques entamant les avancées en matière de santé sexuelle et de droits sexuels. La sexologie clinique ne saurait s’ancrer dans une perspective de justice sociale et de bien commun sans des enseignements renouvelés, une formation pratique revisitée ainsi qu’une créativité rejaillissant sur le collectif.

 

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Les 3 sex* souhaite remercier Denise Medico (Ph.D.), Sophie Morin (M.A. Sexologie clinique) et François Renaud (M.A. Sexologie clinique) pour leur participation en tant que membres du comité de lecture externe.

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