Ilya Rozanov (Heated Rivalry), Julie (Folichonneries), Annalise Keating (How to Get Away with Murder) et Erika Tracey de (I Want Your Sex)

La complexité de la représentation des bisexualités à l’écran

23 septembre 2026
Alexandra Tremblay
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Au sein des communautés LGBTQ+, les personnes bisexuelles sont plus nombreuses que les personnes gaies, lesbiennes ou trans (Blais, 2025; Statistique Canada, 2021). Néanmoins, elles demeurent parmi les moins représentées dans les médias, après les personnes trans (GLAAD, 2025). Plutôt que d’apporter liberté, profondeur, ouverture ou nuance à un personnage, la bisexualité est encore souvent associée à des comportements immoraux ou utilisée comme ressort narratif perpétuant des mythes et des stéréotypes nuisibles. Le but de cette chronique n’est pas tant de distinguer ce qui constitue une bonne ou une mauvaise représentation, puisque rien n’est tout noir ou blanc, mais plutôt de s'outiller pour analyser ce qui peut porter préjudice à la bisexualité et aux personnes s’identifiant comme bisexuelles, en prenant en compte le contexte sociétal dans lequel elle existe, le pouvoir de la représentation et finalement, les raisons pour lesquelles la bisexualité dérange.

Dans ce texte, nous parlerons principalement de la bisexualité, puisqu’il existe davantage de littérature scientifique sur ce sujet que sur celui de la pansexualité. Il en va de même pour la présence de personnages bisexuels dans les médias, lorsque leur orientation sexuelle est clairement nommée. Cela étant dit, les défis et les enjeux de représentation de la bisexualité pourraient tout autant s’appliquer aux personnes pansexuelles et, plus largement, à toute personne sous le parapluie de la plurisexualité.

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Image tirée du film Nowhere de Gregg Araki (1997)
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Le contexte sociétal

La complexité de la représentation

Il est généralement complexe de rendre explicite la bisexualité d’un personnage pour plusieurs raisons : le médium choisi, la visibilité de son identité et ses comportements. Selon l’Association de Psychologie Américaine (2009), il y aurait trois composantes pour définir l’orientation sexuelle : 

  1. les schémas d’attirance romantique et émotionnelle; 
  2. les schémas d’attirance sexuelle;
  3. le sentiment d’identité. 

Ceci étant dit, selon le médium choisi et les contraintes de temps qui lui sont propres – un film, par exemple – ne disposera pas de la même durée pour introduire les subtilités de la sexualité d’un personnage qu'une série ou qu’un roman. Encore faut-il savoir comment s’y prendre afin de rendre visible cette identité. En effet, la bisexualité est une identité complexe à représenter, puisqu’elle met en lumière l’impossibilité de cerner l’entièreté des désirs d’une personne à partir de ses actes (Farrimond, 2012). Les personnages bisexuels ont rarement une scène de coming out similaire à celles des personnages gais ou lesbiens. Ainsi, l’identification de leur orientation devient plus claire lorsqu’iels fréquentent une personne du même sexe (Van Meer et Pollmann, 2021). Voilà pourquoi il pourrait être efficace de montrer le ou la partenaire actuel.le d’un personnage bisexuel, peu importe son genre, et de faire référence à une relation passée avec une personne d’un autre genre. Cependant, cette approche comporte le risque de tomber dans une forme de justification ou de performance de la bisexualité, comme s’il fallait qu’un personnage ait vécu plusieurs expériences avec des personnes de genres différents pour rendre son identité légitime et visible. Or, de telles expériences ne sont aucunement nécessaires pour affirmer et afficher sa bisexualité. 

Notre conception binaire de la sexualité nous pousse à invisibiliser tout ce qui se trouve entre les deux pôles, telle que la bisexualité, la non-binarité, l'androgynie et les personnes intersexes. L’hétéronormativité1 joue aussi un rôle en influençant la manière d’interpréter le monde qui nous entoure. Généralement, nous risquons d’assumer l’hétérosexualité d’une personne ou d’un personnage lorsque celui-ci fréquente un autre genre que le sien. Si ce même individu entreprend par la suite une relation avec quelqu’un du même genre, certain.e.s penseront que la personne a pris conscience de sa « véritable » orientation sexuelle et qu’elle était gaie ou lesbienne depuis le début (Engelberg, 2018). Il n’y a pas de solution simple et c’est pourquoi nous recommandons notamment de rendre la bisexualité visible, afin d’éviter que l’hétérosexualité ou l’homosexualité d’un personnage soit présumée. Ces manifestations pourraient prendre la forme de discussions, de comportements, de regards, de références aux communautés LGBTQ+ ou de scènes plus ou moins subtiles, qui ne se limitent pas à l’exposition arbitraire de diverses relations sexuelles ou romantiques. L’analyse de certains films de Gregg Araki démontre que « l’incorporation visuelle simultanée de plusieurs objets genrés est une fois de plus utilisée comme moyen de communication du désir bisexuel » [traduction libre] (Engelberg, 2018, p.108), et l’exemple par excellence est le « trip à trois ». Dans Nowhere (1997), on assiste à l’imaginaire érotique de Dark, le personnage principal, qui oscille entre différents objets de désir genrés alors qu’il se masturbe dans la douche. Dans Kaboom (2010) et The Doom Generation (1995), le désir ou le fantasme bisexuel s’exprime plutôt par le dialogue. Ces manières de communiquer la bisexualité sont efficaces, mais ne sont pas sans conséquences, puisque lorsqu’elles sont utilisées à répétition, elles « nous rappellent que la promotion de cette image contribue simultanément à renforcer d'autres présupposés idéologiques » (Carol Roberts, 2008, cité dans Engelberg, 2018), comme la croyance selon laquelle une personne bisexuelle aurait besoin de partenaires des deux genres pour être satisfaite sexuellement. 

Image tirée de la série Orange is de New Black de Jenji Kohan (2013-2019)

Une deuxième stratégie consiste à nommer l’identité pour éviter son effacement. Nous avons besoin de mots pour exister, rendre tangible une réalité et permettre au public de s’identifier au personnage. En l’occurrence, Orange Is The New Black, une comédie dramatique de sept saisons, raconte la réalité de femmes incarcérées à Litchfield, une prison états-unienne. De nombreux sujets sont abordés tout au long de la série, comme les orientations sexuelles, la transidentité, le racisme, le sexisme, etc., mais le terme « bisexuel » n’est jamais utilisé (Corey, 2017). Piper, le personnage principal, était fiancée à Larry, un homme, avant d’arriver en prison, puis fréquente ensuite Alex, une femme. Les autres personnages de la prison parlent de Piper comme étant hétérosexuelle ou lesbienne. Chaque fois, Piper refuse ces étiquettes et ne nomme jamais sa propre orientation, ce qui pose problème dans un contexte où non seulement la bisexualité est constamment effacée de la sphère publique, mais ne pas la nommer contribue à renforcer cet effacement et l’idée qu’elle ne constitue pas une identité à part entière (Corey, 2017).

Le but n’est pas de poser une injonction à nommer toutes les identités, ou même que tout soit clair et évident pour le personnage et le spectatorat, puisque la sexualité est complexe. Nous reconnaissons que chaque personne, quelle que soit son orientation sexuelle, entreprendra son propre parcours de découverte de soi et de sa sexualité et que celui-ci peut prendre du temps. Dans ce contexte, il est primordial de rappeler que l’étiquette à laquelle s’identifie une personne ne correspond pas toujours à ses comportements sexuels ou à ses désirs. Certaines personnes préfèrent également ne pas mettre de terme précis sur leur réalité.

 

Enjeux spécifiques à la bisexualité

La mononormativité renvoie à l’idéologie dominante qu’il est plus souhaitable, naturel et normal que les relations romantiques et/ou sexuelles soient partagées avec une seule personne (monogamie) et que nos attirances soient dirigées envers un unique genre (monosexualité) (Drouin, 2022). Cette manière de concevoir la sexualité s'inscrit plus largement dans le contexte social hétéronormatif qui préconise et valorise les relations hétérosexuelles. Par conséquent, les personnes dont le mode relationnel transcende les attentes binaires, comme celles qui sont en relation avec plus d’une personne ou celles qui ressentent du désir pour plus d’un genre, n’auraient pas leur place, et l’homosexualité et l’hétérosexualité seraient perçues comme des catégories mutuellement exclusives. 

L’existence de la bisexualité nous révèle le caractère lacunaire de concevoir uniquement la sexualité humaine selon ces normes socialement construites. À défaut d’interpréter cette orientation comme un reflet de la complexité de la sexualité et de l’univers des possibles, nous assistons à l’invisibilisation de cette dernière. L’invisibilisation ou l'occultation de la bisexualité (communément appelée bisexual erasure en anglais) réfère à l’omission délibérée de la bisexualité et à son effacement dans les discussions sur l’orientation sexuelle, dans la sphère publique, intime et familiale (Drouin, 2022). L’hypothèse monosexuelle sous-tend et contribue à cet effacement en menant à une interprétation biaisée des comportements des personnes bisexuelles (Israel, 2018). Pensons notamment à Alan Cumming, souvent identifié comme gai, ou à Lady Gaga, parfois perçue comme une « alliée » alors que les deux ont plus d’une fois affirmé leur bisexualité. L’effacement peut aussi se manifester dans la promotion des œuvres. Par exemple, bien qu’Elio et Oliver, les deux protagonistes de Call Me By Your Name (2017), aient une attirance loin d'être platonique envers les femmes, le film est publicisé comme étant gai : leur bisexualité est suggérée à plus d’une reprise, mais le film n’est pas reconnu comme ayant des protagonistes bisexuels.

La biphobie découle des processus sociaux nommés ci-haut, et se manifeste par un ensemble de violences portant atteinte et préjudice à l'orientation bisexuelle et plus largement, aux orientations non monosexuelles. Elles peuvent prendre la forme d’intolérance, de délégitimation de l’identité, de la croyance qu’il s’agit d’une phase, de préjugés comme l’infidélité ou l’indécision, ou encore du rejet par les pairs. Vous vous rappelez de la fameuse scène dans Sex and The City (1998-2004), dans laquelle Carrie Bradshaw se montre particulièrement dégoutée lorsqu’elle apprend que l’homme qu’elle fréquente est ouvertement bisexuel? Ce n’est pas nouveau: la bisexualité tend à être perçue plus positivement lorsque la personne n’est pas envisagée comme partenaire pour une relation sérieuse. Cette perception s’explique notamment par les stéréotypes qui entourent la bisexualité, comme la promiscuité sexuelle, l’infidélité et la non-monogamie (Callis, 2013).

Image tirée de la série Sex and The City de Darren Star (1998-2004)

D’un côté, les femmes bisexuelles sont souvent perçues comme des objets de fantasme masculin, ou comme des hétérosexuelles qui expérimentent, ce qui contribue à minimiser, voire nier leur identité bisexuelle. On peut penser à Ramona dans Scott Pilgrim VS The World (2010) et à Beth dans Basic Instincts (1992), qui présentent leurs relations passées avec des femmes comme de simples phases, ou encore à la fameuse chanson I Kissed a Girl de Katy Perry. 

D’un autre côté, quelle que soit leur orientation sexuelle, les hommes sont jugés bien plus sévèrement quant à leur conformité aux normes de genre et sont souvent confrontés à la pression de devoir se soumettre aux injonctions de la masculinité hégémonique. Ainsi, la bisexualité est moins acceptée et reconnue chez les hommes, puisqu’elle remettrait en question leur « virilité », ces derniers étant perçus comme des homosexuels refoulés tandis que la bisexualité des femmes est tolérée à condition qu’elle réponde aux désirs masculins (Johnson, 2016). Cela renvoie à la croyance selon laquelle la sexualité des femmes serait intrinsèquement plus fluide que celle des hommes, alors que cette perception pourrait plutôt découler de formes d’oppression spécifiques au genre.

L’arc narratif du personnage d’Adam Groff dans Sex Education met en évidence les difficultés que peuvent vivre les hommes bisexuels. Au départ, Adam est habité par une colère manifeste, refuse de se montrer vulnérable et intimide quotidiennement Eric, un camarade de classe gai. Ses comportements pourraient être l’expression de sa difficulté à accepter son identité, particulièrement dans un contexte où la colère est une émotion bien plus acceptée et encouragée chez les hommes que la tristesse. Avec le temps, Adam s’adoucit, explore sa sexualité et clarifie son orientation auprès de celles et ceux qui le croyaient homosexuel: à la fin de la quatrième et dernière saison, il affirme clairement à une femme qu’il est bisexuel. 

Image tirée de la série Sex Education de Laurie Nunn (2019-2023)

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Le pouvoir de la représentation = responsabilité sociale

Les représentations des personnes dont la sexualité est marginalisée peuvent avoir un impact particulièrement important, puisqu’elles sont souvent moins nombreuses. Il est donc primordial d’avoir accès à une diversité de représentations afin de rendre compte de la multiplicité des réalités : elles doivent être un reflet de la société. Le rapport Bisexual Invisibility: Impacts and Recommendations publié en 2011 par le San Francisco Human Rights Commission (SFHRC) démontre que « les personnes bisexuelles connaissent des inégalités de santé plus importantes que le reste de la population, notamment une plus grande probabilité de souffrir de dépression et d'autres troubles de l'humeur ou de l'anxiété ». Sans grande surprise, être bisexuel.le dans une société monosexiste et biphobe augmenterait les risques de problèmes de santé mentale (Johnson, 2016).

La manière dont les médias dépeignent les personnes bisexuelles a une grande influence non seulement sur la vision que nous entretenons à leur égard en tant que société, mais aussi sur le regard que ces dernières portent sur elles-mêmes (SFHRC, 2011). Ainsi, les personnages bisexuels semblent avoir moins droit à l’erreur, leurs comportements risquant davantage d’être interprétés à travers le prisme de leur orientation sexuelle. Par exemple, si l’un d’eux est infidèle, le spectatorat peut aisément associer la bisexualité à l’infidélité, particulièrement si celle-ci implique une personne d’un autre genre que celui de la personne avec qui le personnage est en couple. Inversement, l’infidélité chez un personnage hétérosexuel est davantage perçue comme un comportement individuel, sans nécessairement être associée à son orientation sexuelle.

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Les comportements couramment représentés sous l’identité de la bisexualité

Des bisexue.le.ls vilain.e.s ou psychopathes

Dans Basic Instincts (1992), aussi mystérieuse et complexe que soit le personnage de Catherine Tramell, une psychopathe et romancière, le scénario échoue lamentablement à présenter sa bisexualité comme un aspect positif de sa personnalité. En effet, sa sexualité est utilisée comme un moyen de la rendre encore plus narcissique, manipulatrice et violente, créant aisément une impression de corrélation entre ses comportements immoraux et son orientation sexuelle, ce qui perpétue l’aliénation des personnes queers dans les médias (Johnson, 2016). Roxy, sa partenaire, semble être la seule personne pour qui elle éprouve des sentiments sincères et amoureux, mais la manière dont Catherine la traite est parfois déplorable, et bascule dans l’hétérosexisme et la fétichisation destinés au regard masculin.Image tirée du film Basic Instinct de Paul Verhoeven (1992)

Au contraire, dans Jennifer’s Body (2009), film d’horreur culte reconnu pour son écriture subversive et féministe, la bisexualité de Jennifer n’est pas instrumentalisée pour la rendre plus démoniaque, et son amour pour Needy est sincère et respecté. C’est la même chose pour la divine Villanelle (Killing Eve, 2018-2022), une psychopathe loin d’être unidimensionnelle et dont la bisexualité n’est pas utilitaire.

Image tirée de la série Killing Eve de Phoebe Waller-Bridge (2018-2023)

L’infidélité

D’une part, la monogamie est présentée comme la norme idéalisée. D’autre part, les personnages bisexuels sont souvent dépeints comme incapables de s’y conformer en raison de leur attirance pour plus d’un genre. Leurs relations amoureuses sont ainsi présentées comme plus susceptibles d’échouer lorsqu’elles sont monogames, comme le démontrent les personnages de Grey's Anatomy, Lost Girl et Orange Is The New Black dans l’étude de Sarah Corey (2017). Pire encore, ce thème véhicule le mythe que  « si le désir bisexuel ne peut être satisfait que par plusieurs partenaires de genre différent et que sa structure appropriée est une relation non monogame, alors le [ou la] bisexuel[.le] dans une relation monogame est “essentiellement” destiné[.e] à trahir son [ou sa] partenaire. » (Engelberg, 2018, p.110). On peut penser à Jules dans Euphoria (2019-2026) ou encore à Violet dans Bound (1996), qui trahissent leur partenaire pour une autre personne d’un genre différent.

Image tirée de la série Euphoria de Sam Levinson (2018-2026)

La non-monogamie et la promiscuité sexuelle

Lorsque la non-monogamie est utilisée pour permettre d’identifier la bisexualité, « la souveraineté du monosexisme dans le visuel reste incontestée et se trouve ainsi rigidifié » [traduction libre] (Engelberg, 2018, p.112). Par exemple, dans Passage (2023), The Invite (2025) et Basic Instinct (1992), une relation ou un désir pour un.e partenaire d’un autre genre dans un contexte non-monogame nous révèle la bisexualité d’un personnage. Malheureusement, cela peut renvoyer à la croyance que les personnes bisexuelles aiment toutes le sexe à plusieurs ou veulent toutes entretenir des relations non monogames, tout en montrant que pour être satisfaites sexuellement, elles ont besoin de deux partenaires, un homme et une femme, ou de réaliser un « trip à trois ». Ce discours s’inscrit dans une conception binaire et cisnormative du genre, car on voit très peu de personnages bisexuels qui sont eux-mêmes trans ou non binaires, ou qui entretiennent des relations avec des personnes trans ou non binaires (Engelberg, 2018). D’un autre côté, dans Nowhere (1997), Mel et Dark sont bisexuels et en couple non-monogame. À travers le film, Dark prend conscience que la non-monogamie ne lui convient pas tandis que Mel s'épanouit dans cette configuration relationnelle. 

Les triangles amoureux et l’incapacité à s’engager

Les triangles amoureux sont très courants dans les films et les séries. Cependant, lorsqu’il implique un personnage bisexuel, le scénario peut refléter la croyance selon laquelle les personnes bisexuelles sont confuses quant à leur identité, ou qu’elles sont incapables de faire un choix (Corey, 2017). Dans Orange Is The New Black, Grey’s Anatomy et Lost Girl, les trois femmes se retrouvent dans des triangles amoureux impliquant un personnage du même genre qu’elles, ainsi qu’un personnage d’un autre genre. Ce dispositif narratif perpétue également le mythe selon lequel le ou la partenaire de la personne bisexuelle risque constamment d’être remplacé.e par un.e partenaire d’un autre genre.

Alice dans The L Word Generation Q (2019-2023) est une des rares exceptions. En effet, elle développe un trouple avec deux femmes. Ici, leur relation (et sa dégradation en triangle amoureux) n’est pas utilisée pour faire paraître le personnage bisexuel comme indécis, infidèle ou plus débridé sexuellement de manière péjorative. Alice se montre ouverte à sortir de sa zone de confort tout en demeurant très loyale envers sa partenaire principale. Engelberg (2018) affirme qu’« un changement important s'opère, au cours duquel les outils que peut fournir l'économie de signification monosexiste sont refusés. » [traduction libre] (p.112), lorsqu’une relation sexuelle à trois ne sert pas à communiquer la bisexualité d’un personnage ou lorsqu’un triangle amoureux binaire n’est pas exploité, comme dans The Doom Generation (1995). 

Image tirée de la série The L Word Generation Q de Ilene Chaiken, Michele Abbott, Kathy Greenberg (2019-2023)

La femme fatale

La femme fatale bisexuelle est une figure complexe, particulièrement lorsqu’on considère la portée politique d’une femme qui assume sa puissance sexuelle. Alors que leur duplicité quant à leur loyauté ou leurs intérêts fait partie intégrante du récit, ces femmes nous rappellent les limites d’une interprétation de l’orientation sexuelle fondée uniquement sur les comportements et la possibilité d’une dissonance entre leurs désirs et ces mêmes comportements.

Dans la pornographie grand public, les scénarios faussement lesbiens conçus par et pour les hommes font partie des catégories les plus populaires. Au cinéma, la femme fatale illustre facilement ce fantasme masculin, particulièrement lorsqu’elle ne s’identifie jamais comme bisexuelle et entretient des relations avec des femmes tout en privilégiant les hommes, comme c’est le cas dans Femme Fatale, When Will I Be Loved? (2004), Wild Things (1998), Cruel Intentions (1998), Pretty Persuasion (2005) et New Best Friend (2002) (Farrimond, 2012). Le « trip à trois » dans Wild Things (1998) en est un exemple flagrant, puisqu’il met de l’avant le double jeu de Neve Campbell et Denise Richards pour arriver à leurs fins. Dans ce contexte, leur fluidité sexuelle est perçue comme une stratégie de manipulation et attise le regard masculin. De plus, ces productions cinématographiques et leur promotion ciblent rarement une audience féminine queer, confirmant l’instrumentalisation de leur sexualité principalement pour satisfaire le male gaze et ajouter une forme d’excès, de tourment et d’érotisme à l’intrigue.

Image tirée du film Mulholland Drive de David Lynch (2001)

Cela dit, d’autres femmes fatales bisexuelles comme Catherine Tramell dans Basic Instinct (1992), Violet dans Bound (1996) ou Camila dans Mulholland Drive (2001) sont bien plus complexes, et entretiennent des relations importantes avec des femmes, sans toutefois que leur représentation soit dénuée du male gaze. Farrimond (2012) dénote ceci : « Mulholland Drive suggère que, même s'il peut être réconfortant de fantasmer sur des systèmes de sexualité moins complexes [p. ex.,  monosexualité, monogamie], ces systèmes restent un fantasme, tandis que les intrigues sombres et angoissantes de Bound et Basic Instinct indiquent que l'incapacité à voir au-delà de ces systèmes fantastiques [p. ex.,  faire comme si la plurisexualité n’existait pas] est une forme d'aveuglement et est extrêmement dangereuse » (p.152). Ces représentations « se situent également à la frontière floue entre l’approbation patriarcale et les représentations utiles, voire subversives » [traduction libre] (Farrimond, 2012, p.152) dans lesquelles la sexualité provocatrice de femmes puissantes est impossible à cerner.

On ne veut pas des personnages bisexuels parfaits

On aime les messy bisexuals, et ce qu’on aimerait voir davantage, ce sont des personnages complexes, nuancés dont la sexualité n’est pas utilisée pour expliquer ou justifier leurs comportements tendancieux ou répréhensibles. On veut des héros et héroïnes queers autant que des vilain.e.s, et pour cela, on a besoin de plus de représentations. Danielle dans Shiva Baby (2020) constitue un bon exemple : elle est nonchalante, incertaine face à son avenir et ses ambitions, et entretient une relation avec un sugar daddy. Elle est messy, mais pas en raison de sa sexualité : « her bisexuality is the only thing that’s not unclear to her » (Bogutskaya, 2021).

Image tirée du film Shiva Baby de Emma Seligman (2020)

Voici une liste non exhaustive de quelques personnages imparfaits dont la bisexualité ou pansexualité est présentée comme une facette ordinaire de leur identité, et dont les comportements ne renforcent pas nécessairement les mythes et stéréotypes qui y sont associés :

  • Piña (The Invite, 2026);
  • Julie (Folichonneries, 2025);
  • Adam Alvaro (Jane the Virgin, 2014-2019);
  • Magnus Bane (Shadowhunters, 2016-2019); 
  • Bob Belcher (Bob’s Burgers, 2011-);
  • Suzanne Bien-Aimée (Empathie, 2025);
  • Rosa Diaz (Brooklyn Nine-Nine, 2013-2021);
  • Oberyn Martel (Game Of Thrones, 2011-2019);
  • Lucifer Morningstar (Lucifer, 2016-2021);
  • Nick Nelson (Heartstopper, 2022-2026); 
  • Ilya Rozanov (Heated Rivalry, 2025-);
  • David Rose (Schitt’s Creek, 2015-2020);
  • Sophie Tremblay (French Girl, 2024).

 

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Pourquoi la bisexualité dérange?

Certain.e.s théoricien.ne.s suggèrent que la difficulté à lire et à comprendre la bisexualité résulte de notre grille de lecture monosexuelle. Chung-Hao Ku (2010) avance que les stratégies d’analyse de la bisexualité « intègrent ce qui serait considéré comme une contradiction ou une exception dans les approches linéaires, transitionnelles et monosexuelles des histoires sexuelles individuelles, laissant place à la partialité et à la multiplicité sexuelles » [traduction libre] (cité dans Engelberg, 2018, p.309).

Par exemple, bien qu’elle soit parfois utilisée pour ajouter une touche d’excès et d’érotisme à la trame narrative, la femme fatale bisexuelle dérange non seulement en raison de sa duplicité, mais aussi par la question « qui désire-t-elle réellement? », qui sous-tend l’intrigue de certains films. Cette question traduit précisément l’anxiété qui découle de l’impossibilité d’y répondre aussi facilement que le souhaiterait notre société mononormative (Farrimond, 2012). Cependant, si nous analysions cet archétype de la femme fatale – ou tout autre personnage bisexuel – sous un angle qui tient compte de la plurisexualité plutôt que de la seule monosexualité, de la diversité des érotismes ainsi que de la complexité de l’orientation sexuelle et romantique, l’existence de ces personnages ne serait plus seulement synonyme d’une possible trahison, comme le laissent sous-entendre certains films. 

Image tirée de la série Heartstopper de Alice Oseman (2022-2024)

Quant à elle, Clare Hemmings suggère que les difficultés de représentations de la bisexualité révèlent en fait notre incompréhension en tant que société à comprendre le désir de manière générale (Engelberg, 2018). En effet, celui-ci peut se manifester différemment selon les genres, les sexes, les dynamiques, les divers scripts sexuels et les contextes. Enfin, que nous soyons hétérosexuel.le, homosexuel.le ou bisexuel.le, le fait d’être engagé.e dans une relation n’empêche pas d’éprouver du désir pour d’autres personnes. Ce qui importe, ce sont plutôt les actions que nous posons en lien avec ce désir, en tenant compte des personnes impliquées, que nous soyons en contexte monogame ou non monogame. Le désir, qu’il soit spontané, influencé, conditionné ou réfléchi, se transforme alors en un choix éthique pouvant faire l’objet d’une justification rationnelle lorsqu’il se traduit en comportement, et l’individu, en agent éthique (Lemay, 2018). Finalement, nous avons le choix de considérer le désir comme une menace ou, au contraire, de l’accueillir comme une composante à part entière de la complexité ou de l’éclectisme de notre sexualité.

En bref, de par leur unique existence, les personnes bisexuelles remettent en cause ce que nous tenons pour acquis dans notre conception de la sexualité et du couple tout en devant affronter de multiples préjugés et la pression de devoir légitimer leur orientation sexuelle. Par conséquent, les représentations culturelles queers ne peuvent être pensées sans tenir compte de l'influence de ces enjeux sociaux et de la complexité inhérente à la bisexualité.

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Sources
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1 L’hétéronormativité est une idéologie et un système d’oppression véhiculant des croyances et des normes qui renforcent la présomption, l’imposition et la supériorité de l’hétérosexualité comme seule sexualité ou mode de vie légitime.

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Pour citer cette chronique : Tremblay, A. (2026, 23septembre). La complexité de la représentation des bisexualités à l’écran. Les 3 sex*. https://les3sex.com/fr/news/3140/la-complexite-de-la-representation-des-bisexualites-a-l-ecran 

 

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