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Un enseignement incarné

13 mai 2019
Sylvain Larose, enseignant d’univers social & conférencier en didactique de la sexualité
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Les témoignages sont des textes produits par des personnes ne provenant pas obligatoirement des disciplines sexologiques ou connexes. Ces textes présentent des émotions, des perceptions et sont donc hautement subjectifs. Les opinions exprimées dans les témoignages n'engagent que leurs auteur.e.s et ne représentent en aucun cas les positions de la revue.

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J’ai le bonheur d’enseigner la sexualité au secondaire depuis plus de 25 ans : en tant que remplaçant dans le cours de formation personnelle et sociale (défunt depuis 2003); en tant que suppléant lorsqu’il n’y avait pas de travail signifiant à faire; en tant qu’enseignant d’univers social en intégrant la sexualité dans les programmes du Ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur (MELS); et en tant que créateur de cours d’éducation à la sexualité en lien avec les domaines généraux de formation (représentant les grandes problématiques contemporaines auxquelles les jeunes seront confronté.e.s, individuellement et collectivement, dans différentes sphères de leur vie).

Voici quelques réflexions, observations et conseils sur comment enseigner la sexualité au secondaire selon ma pratique personnelle.

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Selon mon expérience, les élèves sont plus à l’écoute lorsque l'éducation à la sexualité leur est enseignée par un.e professeur.e qui les connaît, qui est disponible entre les cours pour répondre à leurs questions. La sexualité, comme sujet, est incarnée. Or, les écoles font souvent appel à des spécialistes pour enseigner directement aux étudiant.e.s. Comprenez-moi bien : je n’ai rien contre les sexologues, au contraire. Cependant, même le ou la meilleur.e des sexologues qui donne une heure de cours et disparaît ensuite n’aura pas le même impact à long terme que l’enseignant.e des élèves qui leur parle de sexualité.

Je pense qu’on a besoin des sexologues pour enseigner aux professeur.e.s la sexualité, mais que ce sont les enseignant.e.s qui doivent, ensuite, transmettre les savoirs aux élèves.

L’enjeu, ce n’est pas d’enseigner la sexualité : c’est la façon de le faire. Et qui le fait.

Je donne depuis quelques années des conférences sur la didactique de la sexualité à des étudiant.e.s au BAC en enseignement au secondaire. Le problème auquel je fais face, c’est que bien que certain.e.s des élèves assistent à cette conférence pour apprendre à enseigner la sexualité, la plupart sont là pour en apprendre sur la sexualité comme telle. Il ne faut pas s’en étonner ou s’en scandaliser : en effet, les cours d’éducation à la sexualité ont pratiquement disparu du milieu scolaire depuis la réforme de 2003. Nos jeunes enseignant.e.s actuel.le.s, et futur.e.s, n’ont pas eu de cours d’éducation à la sexualité à l’école.

Entrer dans le vif du sujet

Trop souvent, on annonce aux élèves la tenue de cours sur la sexualité, alors qu’en réalité, on va leur parler de grossesses, d’infections, de prévention, de violence sexuelle, etc. Tous ces sujets doivent faire l’objet de cours, je ne suis pas du tout contre. Toutefois, les cours donnés ne sont pas ceux auxquels s'attendent les jeunes, c'est-à-dire des cours axés sur les rapports sexuels et ce qui les entoure ; ce sont plutôt des cours sur ce qui touche à la sexualité, de près ou de loin, comme la violence sexuelle qui ont été mis en place. Pour les élèves, vous « évitez » le sujet. Et ce n’est pas faux.

La question complexe de l’identité sexuelle

Pendant des années, j’ai tenté d’enseigner ce qu’est l’orientation sexuelle. J’ai commencé par un cours sur l’homosexualité. Puisque je trouvais le sujet incomplet, je l’ai élargi en donnant un cours sur l’identité sexuelle. Néanmoins, chaque fois, il y avait quelque chose qui clochait. Tout cela a changé quand j’ai commencé à donner un cours sur les identités sexuelles. Quand j’ai commencé à apprendre aux élèves qu’il n’y a pas une identité sexuelle, mais plusieurs. Que l’identité est changeante avec le temps et l’espace. À partir de ce moment-là, j’ai senti, chez beaucoup d’élèves, une baisse de pression. Comprendre qu'on n'a pas à choisir une identité sexuelle, mais qu'on doit accepter que celle-ci puisse changer délivre d'un poids énorme

Des mises en situation stimulantes

Je pense que les moments où les élèves apprennent le plus, c’est lorsqu’on les plonge dans des mises en situation et que cela les pousse à réagir en grand groupe. Par exemple, je leur raconte l’histoire d’un couple dont l’un des membres a une relation sexuelle hors du couple. Cette personne l’avoue dès le lendemain à son ou sa conjoint.e. Je demande alors à ceux et celles qui, à la place du ou de la conjoint.e « trompé.e », auraient mis fin à la relation de lever la main. Je fais de même en demandant qui donnerait une chance au ou à la conjoint.e ayant trompé, leur laissant par la suite la parole afin de défendre leur point de vue. Je m’amuse à jouer l’avocat du diable. Parce qu’en fin de compte, il n’y a pas de bonne réponse à ce genre de mise en situation. Ces discussions peuvent prendre jusqu’à une heure de cours, sans que cela ne perde de sa signifiance.

Ces moments sont magiques : les élèves, en s’exprimant en classe, sont en train de vérifier à quel point leurs collègues sont en accord avec leur point de vue. Ils et elles se comparent. Et c’est très important de se rendre compte que, même au niveau de la sexualité, il n’y a pas de position tranchée. Que « tout » est possible.

Je suis étonné chaque année de constater à quel point les élèves, même à l’heure du numérique et des effets spéciaux, prennent part à de simples mises en scène énoncées à voix haute.

Définir ce qu’est une relation sexuelle

Les adolescent.e.s ont généralement une idée assez précise de ce qu’est une relation sexuelle hétérosexuelle : une pénétration vaginale, quelques fois avec des préliminaires. Or, lorsque vous leur demandez si embrasser quelqu’un sur la bouche ou si un sexto est une relation sexuelle, le débat est pratiquement inarrêtable en classe! Et là, les élèves découvrent que la définition même de relation sexuelle est subjective, que leur définition n’est pas exactement la même que celle des huit milliards de personnes sur Terre. Il s’agit de comprendre que chacun.e doit communiquer avec leurs partenaires sexuel.le.s, et parler de ce qu’est, pour cette autre personne, une relation sexuelle.

Le nouveau programme d’éducation à la sexualité est timide, trop timide

Le nouveau programme d’éducation à la sexualité est un peu comme certain.e.s adultes de mon école : apeuré.e à l’idée de parler de sexualité, embarrassé.e de « dire les vraies choses ». Vous ne trouverez pas des mots comme « pornographie » ou « prostitution » dans ce programme, ou du moins, pas dans la version résumée disponible en ligne. On n'y retrouve seulement quelques allusions.

Si le MELS lui-même n’ose pas écrire le mot « pornographie » dans son résumé officiel, comment s‘attendre à ce que les adultes du milieu scolaire en parlent? Je comprends mes collègues qui ne veulent pas se mouiller, alors que le ministère ne le fait pas lui-même, du moins, dans la version actuellement disponible!

La pornographie, c’est généralement le thème du premier cours d’éducation à la sexualité que je donne à mes élèves. En effet, c’est en abordant de front la pornographie que les élèves comprennent que, dans ma classe, on va réellement parler de sexualité. Qu’il n’y aura pas de sujet tabou. Je commence ce cours en disant qu’il est normal d'avoir envie de consommer de la pornographie et que certaines personnes dans la classe peuvent avoir ce désir, que cela peut être tout à fait sain. Ce faisant, mes élèves sont prêt.e.s à m’écouter, car je ne les braque pas contre moi dès le départ. Cela me permet alors de décrire ce qu’est une relation sexuelle dans un cadre pornographique. Libre à eux et elles de décider, après, si ce fantasme est bien leur fantasme.

La sexualité, une activité humaine comme les autres

Il faut en finir avec cette idée que la sexualité est une activité « à part ». Une relation sexuelle est une activité humaine comme les autres. Lui faire une place à part, hors des programmes, hors du cadre « normal » des cours, faire de l’enseignement à la sexualité une parenthèse, c’est continuer à traiter la sexualité comme une créature plus ou moins bienvenue dans nos écoles.

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Références
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