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Dossier • Célibat : vers une redéfinition positive

14 février 2020
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Le 4 novembre 2019, Emma Watson affirmait « I’m very happy being single. I call it being self-partnered » en réponse à une question sur son statut relationnel (British Vogue, 2019).

Sa réponse, surprenante paraît-il (?), a rapidement fait le tour des médias et a provoqué, chez plusieur.e.s, une réflexion. C’est dans ce contexte que Les 3 sex* a amorcé la sienne et ainsi pris la décision d’inviter sa communauté à s’exprimer sur la réalité des différentes représentations du célibat.

Qu’il soit volontaire ou involontaire, le célibat constitue une réalité particulière dans un monde où le modèle du couple, généralement hétérosexuel, cisgenre et monogame, domine les configurations relationnelles.

De façon implicite, cette domination suggère que le célibat n’est qu’un statut temporaire et que chaque personne célibataire sera éventuellement en couple. Si ce n’est pas le cas, elle en sera malheureuse. L’idée de vivre son célibat, sans chercher activement à mettre fin à cette situation, provoque de la surprise, de l’incompréhension et même de la méfiance. Méfiance d’autant plus grande si ce célibat « volontaire » est vécu par une femme.

Par le biais d’une chronique étoffée de plusieurs témoignages, nous tentons donc d’explorer et de démythifier le sujet.

Le célibat comme identité

Le concept de célibat peut décrire une situation légale, sociale ou même revêtir une définition identitaire.

Au Québec, du point de vue purement légal, toute personne est considérée célibataire si elle n’est pas mariée, conjointe de fait ou divorcée. La notion même de conjoint.e de fait exige que les partenaires fassent vie commune et soient au nombre de deux. Par exemple, l’un.e des membres d’un trouple* dans une configuration polyamoureuse ne peut avoir le statut de conjoint.e et doit être légalement célibataire.C’est aussi le cas d’un couple monogame qui décide de vivre séparément (Éducaloi, 2020).

Socialement, la notion de célibat peut prendre plusieurs formes. Elle peut décrire une situation sociale où la personne n’a simplement pas de partenaire et peut aussi, pour certain.e.s, revêtir une notion identitaire par l’appartenance à un groupe.

Si la notion identitaire peut s’appliquer au statut de célibataire, c’est justement parce que les personnes célibataires ont une réalité commune et qu’elles vivraient de la stigmatisation en fonction de leur statut (Fisher et Sakaluk, 2019). La discrimination vécue est un phénomène peu connu, mais les personnes célibataires sont conscientes que celle-ci est en lien avec leur statut relationnel (Fisher et Sakaluk, 2019).

Mais pourquoi le simple fait d’être célibataire serait-il la source de stigmatisation?

Le célibat — hors du parcours de vie « standard »

L’une des raisons pour lesquelles le célibat est perçu plus négativement, principalement à un âge avancé, est l’absence de conformité vis-à-vis du parcours de vie suivi par la majorité de ses pairs. Alors qu’il est possible de justifier le célibat en jeune âge, puisqu’il est normalement attendu chez l’enfant, le célibat devient de moins en moins justifiable lorsque la société s’attend plutôt à ce que l’adulte « normal » soit en couple (Sharp et Ganong, 2011).

Bien que les parcours de vie puissent prendre plusieurs formes et que ces derniers se soient diversifiés dans les dernières années, le parcours de vie « standard », soit celui de la majorité, consiste à trouver un.e partenaire, à avoir des enfants, puis à rester avec ce ou cette partenaire jusqu’à la mort (Thomson et al., 2012). Mais,le mariage a été remplacé par la cohabitation, et il est de plus en plus habituel d’avoir un partenaire de fin de vie différent qu’au début de sa vie, mais essentiellement, la propension à être en couple persiste (Statistique Canada, 2016).

Les différentes transitions du parcours de vie d’une personne permettent d’identifier certains marqueurs « mesurables » du succès social en comparant le cheminement d’une personne à la norme. Dans les grandes étapes qui composent le parcours de vie idéalisé, il est primordial de trouver un.e partenaire puisqu’il ou elle sera nécessaire à d’autres étapes subséquentes (comme le mariage et les enfants).

Le respect de ces étapes de vie suggère l’accomplissement dans les sphères personnelles et sociales, et conséquemment, l’atteinte du bonheur. Lorsque la société considère le parcours de vie « standard » comme étant le parcours idéal, le célibat peut être perçu comme un échec.

La vérité, c’est que j’ai échoué. À 37 ans et demi, je me retrouve devant un des plus grands vides existentiels que je n’ai jamais vécu. Le deuil d’avoir une famille devient une possibilité de plus en plus grande. (M-H)

☛ Lire le témoignage de M-H

Outre la possibilité d’une déception personnelle comme en témoigne M-H, la crainte de décevoir ses proches peut aussi rendre le célibat difficile à porter. Chaque personne qui déroge de ce parcours de vie « standard » risque de faire face à une certaine incompréhension ou à une certaine méfiance (Pelton et Hertlein, 2011; Sharp et Ganong, 2011).

[...] j’ai peur de ne pas être capable de protéger la femme que j’aime de la déception que l’on verra peut-être dans les yeux de mes parents. C’est l’appréhension que l'on me fasse porter le deuil de la vie bien rangée avec un chum, une petite maison en banlieue et un chien, que mes parents avaient probablement imaginée pour moi. (Valérie Ayotte-Bouchard)

☛ Lire le témoignage de Valérie

La pression de ne pas déroger à ce parcours est forte puisqu’il est considéré, par plusieurs, comme la recette du bonheur. D’autre part, le non-respect du parcours de vie par un.e enfant peut venir menacer le parcours de ses parents qui devraient, eux, pouvoir jouir de la grand-parentalité (Le Borgne-Uguen Françoise, 2003). Les parents peuvent donc s’inquiéter du célibat puisqu’il met en danger l’atteinte du bonheur de leurs enfants et le leur (Sharp et Ganong, 2011).

« Ben là, toujours pas de blonde ? » Tsé, cette question-là, c’est comme le vieux CD scratché qui est coincé dans le lecteur de ton vieux char : les autres tracks du disque grichent et sautent, mais eille, celle-là — celle-là elle joue encore bien. [...] Le problème, mamie, c’est que t’es pas la seule dans le char. [...] Les autres passagers sont loin d'être comme moi, un échec dans sa mi-vingtaine, incapable de trouver chaussure à son pied. (Edwin L'Écoeuré)

☛ Lire le témoignage d'Edwin

Dans ce témoignage, être célibataire c’est d’abord échouer à être en couple et il existe peu (ou pas) de modèle positif, surtout pour les femmes, où la personne est seule. Cet échec serait de la responsabilité de la personne célibataire et s’expliquerait par des défauts intrinsèques soit un manque de maturité ou une crainte de l’engagement (Morris et al., 2008).

Le fait d’être encore seule est le plus grand échec de ma vie à ce jour. J’ai réussi presque tout ce que j’ai entrepris. J’ai appris que lorsque l’on met les efforts nécessaires et que l’on persévère, on peut tout faire et tout avoir… Hey boy, la claque dans face, la culpabilité, la honte d’être encore célibataire. Malgré tous les efforts, pourquoi suis-je donc toujours seule? (M.H.)

☛ Lire le témoignage de M-H

Pourtant, le parcours standard n’est pas accessible à tout le monde. Devant un parcours de vie fortement hétérocentré et normatif, les personnes non hétérosexuelles ont été les premières à se buter à l’impossibilité de suivre ce tracé. Il devient alors nécessaire d’ajuster ce parcours. La rigidité du modèle devient de plus en plus évidente et il est alors possible de réaliser à quel point celui-ci est peu accessible.

Le double enjeu de la femme célibataire : le cas de la sorcière

Le célibat revêt une image négative pour les hommes et pour les femmes. Néanmoins, le célibat féminin a historiquement inspiré de la méfiance, de par la dépendance suggérée de la femme à l’homme, issue d'une perception sexiste du rôle de la femme.

Le personnage de la sorcière en est l’exemple ultime. Les accusations de sorcellerie au XVIIe siècle étaient principalement dirigées contre les femmes, et plus spécifiquement contre les célibataires sans enfants (Roach, 2013).

Aujourd’hui, bien que le célibat ne soit pratiquement plus associé au personnage de la sorcière, l’image de la femme célibataire reste généralement peu positive. Cette image devient encore plus négative si le célibat perdure et que la femme est âgée: « Le stéréotype traditionnel de la femme âgée célibataire est celui d’une déviante solitaire, égocentrique, irresponsable et neurotique » (Baumbusch, 2004).

Lorsque le célibat perdure, la femme célibataire risque d’être perçue comme « excessivement » sexuelle (Pickens et Braun, 2018), et si celui-ci est involontaire, elle sera taxée d’être trop sélective (Lahad, 2013).

Selon mon expérience, je dirais que deux images sont associées au célibat féminin : le célibat libertin, caractérisé par des expériences sexuelles diverses, et le célibat honteux, caractérisé par l’échec de ne pas être en couple. (Ariane Carpentier)

☛ Lire le témoignage d'Ariane

L’identité féminine traditionnelle s’appuie sur le rôle de l’épouse et de la mère (Pickens et Braun, 2018; Sharp et Ganong, 2011). Les rôles de genre ont peu changé malgré l’évolution des droits, et cette pression persiste pour que la femme remplisse ces rôles en se trouvant un partenaire pour se reproduire (Lahad, 2013).

Les femmes célibataires s’engageant dans de multiples expériences sexuelles sont donc perçues plus négativement que les hommes célibataires (Pickens et Braun, 2018) et sont à risque d’être victime de slut-shaming (discrimination contre les personnes dont les comportements sexuels sont jugés hors-normes ou excessifs).

Par contre, et ce, bien que les perceptions sur le célibat féminin soient majoritairement négatives, l’étude de Sharp et Ganong (2011) rapporte qu’aux yeux d’autres femmes, la femme célibataire peut apparaître comme forte, autonome et même chanceuse.

Le couple comme recette (unique) au bonheur

La stigmatisation du célibat est fortement associée à une vision idéalisée du couple, ce qui participe au fait que cette configuration relationnelle est majoritaire.

La prédominance du couple va généralement de pair avec la monogamie traditionnelle et traîne donc les nombreuses utopies de cette dernière : la fusion amoureuse, la recherche de l’âme soeur, la complétude. Dans une vision genrée et hétérosexuelle du couple, les partenaires se complètent puisqu’ils possèdent chacun et chacune des caractéristiques que l’autre, de par son genre, ne peut posséder. Par conséquent, le « couple » devient essentiel pour être complet (Walsh et Neff, 2018).

Le célibat n’était pas, à l’époque, une chose concevable. J’entendais partout que l’amour était tout, un sentiment universel, merveilleux, qui donnait l’énergie de renverser des montagnes, qui rendait plus beau, en meilleure santé. Que c’était le meilleur rempart contre la solitude et qu’il conférait à la sexualité une puissance indescriptible. Dès lors, comment vouloir renoncer à cela ? (David)

☛ Lire le témoignage de David

Le célibat est associé à la solitude, qui elle, est rarement associée à l’épanouissement et au bonheur (Sharp et Ganong, 2011).

Pourquoi est-ce que je dois absolument trouver un partenaire? Pourquoi est-ce que je dois être en couple? Le message que je reçois lorsque j’entends cette question, c’est que je ne serai jamais complètement heureuse si je ne suis pas accompagnée. (Joëlle Dupuis)

☛ Lire le témoignage de Joëlle

Cette perception dominante entretient la vision négative du célibat et participe à invisibiliser les avantages que plusieur.e.s célibataires vivent.

Célibat : conséquences positives et négatives

Malgré la stigmatisation associée au célibat, le fait d’être célibataire peut présenter plusieurs avantages et expliquer en quoi ce choix de configuration relationnelle peut être attirant et positif.

Pour plusieurs jeunes femmes aux études, le célibat est perçu positivement en leur donnant de la liberté et de l’indépendance, contrairement au couple qui lui, serait exigeant et énergivore (Bay-Cheng et Goodkind, 2015). Cette impression est récurrente dans les témoignages récoltés par Les 3 sex*.

Y’a quelque chose de cool à chanter dans la cuisine en me faisant des petits plats, y’a quelque chose de cool à prendre soin de moi, à décider que si aujourd’hui j’ai envie d’aller lentement, j’irai lentement. Y’a personne d’autre à prendre en compte dans ma journée! (Ana)

☛ Lire le témoignage d'Ana

L’autre grand avantage rapporté vis-à-vis le célibat vient avec l’idée de se découvrir « soi-même ».

Pendant ces années de célibat, j’ai non seulement appris à me connaître, mais, surtout, j’ai su défaire le mythe destructeur de la « douce moitié ». Je suis une personne à part entière, thank you very much. Je n’ai pas besoin de quelqu’un ni pour me compléter ni pour être heureuse. (Mariane Gilbert)

☛ Lire le témoignage de Mariane

Objectivement, peu d’études s’intéressent au phénomène du « célibat volontaire ». L’une des rares études sur le sujet a comparé le niveau de santé psychologique des personnes « volontairement » célibataires et des personnes « involontairement célibataires » chez un échantillon de 151 participant.e.s âgé.e.s entre 20 et 26 ans. L’étude n’a trouvé aucune différence entre les deux groupes et rapporte que les personnes volontairement célibataires vivent les mêmes conséquences psychologiques que les personnes involontairement célibataires (Adamczyk, 2016). En outre, le célibat, qu’il soit volontaire ou non, est depuis longtemps associé à des conséquences négatives accrues pour la santé, autant physique que psychologique, et ces conséquences sont plus sévères chez les hommes (Ta et al., 2017; Muhammad et Gagnon, 2010). Toutefois, il importe de mentionner qu’outre l’étude précédemment citée, que la majorité des études s’intéressant aux impacts négatifs du célibat portent généralement sur des personnes âgées de plus de 55 ans.

Vivre son célibat : entre stigmatisation et privilège

En conclusion, il apparaît ici que l’une des principales souffrances associées au célibat prend racine dans la stigmatisation et les préjugés qui planent sur cette configuration relationnelle. Pourtant, plusieurs personnes, comme en témoigne ce dossier, réussissent à s’affranchir de ces pressions sociales et à vivre positivement leur célibat. À l’opposé, certaines personnes qui se trouvent dans une situation de célibat involontaire, doivent conjuguer simultanément la souffrance associée à l’absence d’un.e partenaire et la souffrance associée à la stigmatisation de leur statut.

En ouvrant le dialogue sur un célibat volontaire et positif, il devient possible de déconstruire les perceptions erronées qui minent la réalité des personnes célibataires, qu’elles le soient volontairement ou non.

Note : Il est important de préciser que la réalité du célibat peut prendre une diversité de formes dans des contextes culturels différents. La possibilité de vivre positivement son célibat reste encore un privilège, car pour certaines femmes, le célibat n’est pas une question de choix personnel puisque celui-ci peut être associé à une mortalité plus élevée. Cette situation s’explique, entre autres, par la dépendance économique et sociale des femmes au sein de certaines sociétés. En conséquence, les femmes célibataires sont plus à risque de se retrouver avec un statut économique précaire et d’être victimes d’agressions à caractère violent. (Anderson et Ray, 2018).

*trouple : Lorsque trois personnes sont investies dans une relation. « Couple » à trois.

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Liste de lecture sur le célibat (par Eden Fournier)

✦ Dodson, B. (1996). Sex for One: The Joy of Selfloving. New York : Harmony. [➦]

✦ Jansen, C. (2015). Sex Yourself: The Woman's Guide to Mastering Masturbation and Achieving Powerful Orgasms. Beverly : Quiver. [➦]

✦ Laing, O. (2018). The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone. Londres : Picador. [➦]

✦ Maitland, S. (2014). How to Be Alone. Londres : The School of Life[➦]

✦ Witt, E. (2016). Future Sex: A New Kind of Free Love. New York : Farrar, Straus and Giroux. [➦]

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Références
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Nous vous invitons à poursuivre votre lecture en consultant les témoignages. Vous trouverez huit témoignages recueillis dans le cadre de l’appel de textes datant de novembre 2019. Ces témoignages permettent de comprendre les opinions, expériences et perceptions des personnes s’identifiant comme célibataire et d’obtenir une touche plus personnelle, plus anecdotique et plus subjective afin de complémenter la chronique ci-haut. Les 3 sex* tient à remercier toutes les personnes ayant soumis un témoignage lors de l’appel de textes portant sur la thématique du célibat et tient à souligner leur travail et le temps investi dans le processus de publication. Merci donc à Ana, Ariane, David, Edwin, Joëlle, Mariane, M-H et Valérie.

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Pour citer cette chronique :

Bertrand-Huot, M. (2020, 14 février). Célibat : vers une redéfinition positive. Les 3 sex*https://les3sex.com/fr/news/1063/dossier-celibat-vers-une-redefinition-positive 

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